Jean-Louis Billon : « Il faut cesser de prendre l’économie en otage »

L’économie ivoirienne est au bord de la faillite. C’est ce que ne cesse de marteler, depuis quelques semaines, Jean-Louis Billon, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire. La crise ruine le pays et les événements qui ont débuté le 4 novembre dernier semblent avoir sonné le glas de l’économie ivoirienne.

La Chambre de Commerce et d’Industrie de Côte d’Ivoire rassemble de facto tous les opérateurs économiques sur l’ensemble du territoire ivoirien. Ils sont estimés à 45 000 entreprises qui emploient un peu moins de 480 000 personnes. Son président, Jean-Louis Billon explique pourquoi la Côte d’Ivoire est au bord du gouffre économique.

Afrik.com : Pourquoi selon vous la Côte d’Ivoire est au bord de la faillite économique ?

Jean-Louis Billon
: Il ne se passe rien, il n’y a plus d’investissement et l’insécurité est devenue un facteur de gestion. La crise est à l’origine d’une érosion économique telle qu’il est difficile de se projeter à moyen terme. Une partie du pays est soustraite à l’économie formelle, les populations sont privées du minimum en matière de santé et d’éducation. Par ailleurs, la fluidité de la circulation des biens et des personnes est entravée. Dans ces conditions, on ne peut qu’aller à la faillite. On ne peut pas continuer indéfiniment comme ça. Surtout si l’on s’en tient au train de vie qui a été celui de la Côte d’Ivoire.

Afrik.com : Votre assertion est donc une prévision…

Jean-Louis Billon
: Jusqu’ici nous tenions debout, mais les évènements de novembre ont porté un coup quasi fatal à notre économie. Le pouvoir d’achat de la population a fortement baissé. Même si cette réduction ne peut être évaluée, elle se ressent fortement.

Afrik.com : C’est parce que les Français sont partis…

Jean-Louis Billon
: Les Français sont partis, mais ceux qui souffrent le plus ce sont les salariés des entreprises ivoiriennes. Ce sont elles qui ont été le plus touchées par les évènements.

Afrik.com : A combien estimez-vous les pertes enregistrées par les entreprises ivoiriennes depuis le début de la crise ?

Jean-Louis Billon
: La crise a causé des pertes en terme de chiffres d’affaires et d’opportunités. Ce sont des choses que l’on ne pourra jamais chiffrer. Ce qui est perdu est inestimable. Néanmoins en terme de dégâts directs, nous avons demandé à l’Etat de faire une provision de 150 milliards de Francs CFA (plus de 22 millions d’euros), ce qui est en deçà de ce que nous avons perdu, en vue d’indemniser les victimes des évènements de novembre dernier et de ceux qui ont eu lieu auparavant. Nous sommes en négociation. Ce serait un excellent signe de la volonté de l’Etat d’améliorer la situation des opérateurs économiques.

Afrik.com : Les évènements de novembre semblent avoir été la goutte d’eau qui a fait débordé le vase. Pourtant, ce n’est pas la première fois qu’on brûle, et qu’on saccage des entreprises en Côte d’Ivoire …

Jean-Louis Billon
: Novembre marque une véritable cassure. On s’est attaqué à des créateurs de richesse, à des salariés innocents et à des cibles faciles. Alors que l’opérateur économique n’a rien à voir avec la chose politique.

Afrik.com : Quelle était la situation économique de la Côte d’Ivoire avant 1999 ? Quelle est-elle aujourd’hui ?

Jean-Louis Billon
: Nous pouvons même remonter plus loin. C’est à dire à la mort de Felix Houphouët Boigny (le premier Président ivoirien, ndlr), à la dévaluation (1994, ndlr) bien maîtrisée par les pouvoirs publics. En 1995, ce sont les élections. La conjoncture économique restera bonne jusqu’en 1997 où débute alors une longue crise marquée par une rupture avec les bailleurs de fonds. En décembre 1999, c’est le coup d’Etat. Puis interviennent les élections d’octobre 2000 où le Président Gbagbo est élu. En dépit des évènements de janvier 2001, la conjoncture économique est globalement stable. Entre 2001 et septembre 2002, l’économie ivoirienne a encore des perspectives. Depuis la crise, nous n’avons plus aucune visibilité, toutes les entreprises ont des bilans négatifs à quelques rares exceptions près.

Afrik.com : Quels sont les secteurs les plus touchés ?

Jean-Louis Billon
: Le tourisme, la restauration, les PME (Petites et moyennes entreprises, ndlr) qui fournissent des services notamment dans le domaine du transport. Un secteur fortement touché puisque la circulation des personnes et des biens est limitée sur l’ensemble du territoire.

Afrik.com : Les Forces nouvelles occupent 60% du territoire. Quelle est l’incidence de cette situation sur l’activité économique ?

Jean-Louis Billon
: Elle est très faible, l’essentiel de l’activité économique se concentre sur Abidjan. Mais il ne faut pas raisonner en ces termes. Il faut considérer le pays dans son ensemble.

Afrik.com : On a encore appris ce mercredi matin que les Forces nouvelles empêchaient le coton de sortir des zones sous leur contrôle…

Jean-Louis Billon
: C’est ce à quoi je faisais allusion tantôt. Encore une fois, c’est le secteur économique qui est pris en otage. A ce rythme, on s’achemine inexorablement vers l’étouffement économique.

Afrik.com : C’est pourquoi vous ne cessez d’alerter depuis quelques jours l’opinion publique à travers les médias…

Jean-Louis Billon
: C’est mon devoir en tant que président de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire d’interpeller l’opinion publique quant à la situation. J’aurai préféré faire état de choses plus agréables.

Afrik.com : Quels sont vos rapports avec les milieux politiques, à priori les premiers responsables de la situation que connaît actuellement la Côte d’Ivoire ?

Jean-Louis Billon
: Nous avons de bonnes relations. Ils écoutent nos doléances. Les querelles politiques sont ce qu’elles sont et ont toujours existé, ce sont les formes qu’elles prennent qui évoluent. Nous souhaitons, pour notre part, qu’un compromis soit trouvé afin que l’intérêt général soit préservé, qu’on puisse au moins s’entendre afin de répondre aux besoins des populations en matière de santé, d’éducation et garantir un minimum qui concourre à préserver l’activité économique.

Afrik.com : Apparemment, il n y’a pas que les opérateurs économiques qui souffrent de la crise. La rumeur qui circule à Abidjan actuellement est que l’Etat ne serait plus en mesure de payer les fonctionnaires…

Jean-Louis Billon
: C’est une rumeur qui a toujours circulé en Côte d’Ivoire. Il est vrai que les salaires sont versés un peu plus tardivement qu’auparavant. Le problème est qu’on se soucie toujours plus des fonctionnaires que des salariés du secteur privé. Il a des milliers de salaires qui ne seront pas versés et ce sont les employés du secteur privé qui sont concernés. Je pense que la situation serait radicalement différente s’il s’agissait des fonctionnaires. Depuis 1999, nous perdons des milliers d’emplois chaque année. Les évènements de novembre dernier, à eux seuls, ont coûté leur emploi à près de 30 000 personnes.

Afrik.com : A cause de la crise, ces cinq dernières, la Côte d’Ivoire aurait reculé de 20 ou 30 ans entend-on souvent dire. Qu’en est-il ?

Jean-Louis Billon
: Les pertes enregistrées par la Côte d’Ivoire sont inestimables. Et une fois qu’on n’avance plus, on ne peut que reculer. Nous avons beaucoup perdu, ne serait-ce qu’en vies humaines. A cela s’ajoute des pertes énormes en matière d’infrastructures, de bâtiments, dans les secteurs de l’éducation et de la santé.

Afrik.com : Quels sont vos espoirs ?

Jean-Louis Billon
: On espère surtout la paix, préalable à tout développement. Si on se soucie de l’Ivoirien, on ne peut que s’efforcer de la ramener.