Israël et le Nigeria : les dessous d’une alliance inattendue autour des chrétiens persécutés


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Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu
Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu

En annonçant qu’Israël travaillait sur un programme de soutien aux chrétiens persécutés au Nigeria, Benjamin Netanyahu a surpris plus d’un observateur. Que vient faire l’État hébreu dans les affaires intérieures du géant ouest-africain ? Quelques jours après la reconnaissance par Israël du Somaliland, cette nouvelle initiative dessine une stratégie diplomatique qui dépasse largement le cadre humanitaire.

Une annonce calibrée pour un public précis

C’est devant un parterre de leaders évangéliques réunis en Floride, le 31 décembre 2025, que le Premier ministre israélien a dévoilé ses intentions. Le choix du lieu et de l’audience n’avait rien de fortuit. « Nous rejoignons un effort pour créer fondamentalement une organisation de nations qui soutiennent les communautés chrétiennes à travers le monde, des communautés assiégées qui méritent notre aide », a-t-il déclaré.

Quelques jours plus tôt, le 29 décembre, Netanyahu avait rencontré Donald Trump à Mar-a-Lago. Le président américain venait tout juste d’ordonner, le jour de Noël, des frappes aériennes contre des positions de l’État islamique dans le nord-ouest du Nigeria, concrétisant une menace brandie depuis des semaines. Israël est le seul pays à avoir publiquement soutenu la position américaine sur la persécution des chrétiens au Nigeria, alors que l’Union européenne et la CEDEAO présentent la situation comme un défi sécuritaire global, non ciblé sur une communauté religieuse spécifique.

Enfin, cette déclaration du Premier ministre hébreux intervient quelques jours après la reconnaissance du Somaliland. Déclaration qui embarasse au plus haut point les pays musullman de la corne de l’Afrique.

La dette évangélique : un levier politique

Pour comprendre l’engagement de Netanyahu, il faut remonter aux racines de l’alliance entre Israël et le mouvement évangélique américain. Le Premier ministre a lui-même reconnu que le sionisme chrétien avait facilité l’essor et le succès du sionisme juif, établissant ce qu’il a qualifié d’« énorme partenariat qui a perduré contre vents et marées ».

Les évangéliques américains, qui représentent environ 25 % de l’électorat aux États-Unis, constituent un pilier du soutien à Israël au Congrès. Leur attachement théologique à la Terre sainte et leur influence sur le Parti républicain en font des alliés indispensables. En se positionnant comme défenseur des chrétiens persécutés, Netanyahu renforce ce lien et offre à ses partenaires une cause concrète à défendre.

Une grille de lecture civilisationnelle

Le Premier ministre israélien a inscrit son initiative dans une vision géopolitique vaste, évoquant un « huitième front » dans la guerre d’Israël : celui de l’opinion publique occidentale. « Je vois la bataille contre nous et la bataille contre notre tradition judéo-chrétienne […] menée principalement par deux forces — l’islam chiite radical et l’islam sunnite radical », a-t-il analysé, pointant l’Iran d’un côté et les Frères musulmans de l’autre.

Cette grille de lecture permet à Israël de se présenter non plus seulement comme un État défendant ses intérêts nationaux, mais comme le fer de lance d’une civilisation. « Nous sommes conscients du fait qu’un seul pays protège la communauté chrétienne […] et ce pays, c’est Israël. Il n’y en a pas d’autre », a martelé Netanyahu.

Des moyens concrets : Renseignement et Technologie

Au-delà de la rhétorique, le Premier ministre a esquissé les contours d’une assistance opérationnelle. « Tout comme vous nous aidez, nous voulons aider en retour, et nous en sommes capables. En Afrique, avec du renseignement, au Moyen-Orient, avec beaucoup de moyens que je ne détaillerai pas », a-t-il indiqué.

Israël dispose d’une expertise reconnue en matière de renseignement et de lutte antiterroriste et entretient déjà des relations discrètes avec plusieurs États africains.

Un partage d’informations avec les autorités nigérianes ou un appui technologique aux forces de sécurité locales figurent parmi les pistes envisageables.

Le Nigeria, terrain de projection stratégique

Le choix du Nigeria comme terrain d’engagement n’est pas anodin. Le pays est actuellement l’un des plus touchés au monde par la violence interreligieuse et criminelle. Entre 2019 et 2023, près de 17 000 chrétiens auraient été tués dans des attaques ciblées, selon certaines ONG. Boko Haram dans le nord-est, les milices dans la « Middle Belt » et divers groupes criminels sèment la terreur.

Pour autant, la réalité nigériane est complexe. Selon les spécialistes, les victimes des groupes extrémistes sont aussi des musulmans et les conflits sont souvent motivés par l’accès aux ressources et aux terres plutôt que par la seule religion. Le gouvernement nigérian a d’ailleurs souvent rejeté la qualification de « génocide chrétien », rappelant que l’insécurité frappe toutes les communautés.

En réalité, l’initiative de Netanyahu répond à plusieurs objectifs simultanés :

  • Consolider l’alliance avec l’administration Trump.
  • Renforcer le soutien évangélique, crucial pour le lobbying pro-israélien aux USA.
  • Projeter l’influence israélienne en Afrique.

Pour les chrétiens nigérians, cette attention internationale suscite des sentiments mêlés : espoir de protection pour les uns, crainte d’une instrumentalisation géopolitique pour les autres. Netanyahu n’a pas précisé quels autres pays participeraient à cette coalition, laissant l’avenir dire si cette annonce se traduira par des actions concrètes sur le terrain.

Idriss K. Sow Illustration d'après photo
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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