« Identité nationale » : Eric Besson passe de vieilles polémiques au micro-ondes

Une polémique agite l’opinion, à propos du débat lancé le 2 novembre par le ministre de l’Immigration Eric Besson, sur le sujet de l’« identité nationale ». Les accusations d’amalgame entre identité et questions migratoires fusent, notamment de la part du monde universitaire. Certains chercheurs exposent avec force les raisons pour lesquelles ils trouvent le débat absurde. Mais, à prendre connaissance de leurs réactions, pointe une certaine impression de déjà-vu…

Faire du neuf avec du vieux, tel semble être l’objectif du Président français Nicolas Sarkozy, à quelques mois des régionales. Le 25 octobre, le ministre de l’Immigration, Eric Besson, a déclaré sur RTL, à quelques mois des élections régionales de 2010, vouloir faire de la question de l’« identité nationale » un grand débat national. Toutefois, les ingrédients de ce qui est communément vu comme une manœuvre électorale ressemblent étrangement à ceux de polémiques passées. Ces dernières avaient déjà laissé un goût amer parmi des chercheurs en sciences humaines, qui voyaient là une intrusion inacceptable de l’Etat dans la sphère privée et dans leurs objets de recherche.

Ingérence étatique

L’historien et philosophe Tzvetan Todorov s’est élevé dimanche 8 novembre, dans une tribune à Slate.fr, contre l’idée d’imposer quant à la nation des sentiments qui, « sauf dans les Etats totalitaires, relèvent de la sphère privée ». Il a en particulier dénoncé le parallèle entre « immigration » et « identité nationale », qui domine le débat lancé officiellement le 2 novembre par Eric Besson.

C’est déjà cette association de termes, dans l’intitulé du tout nouveau ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, qui avait poussé huit universitaires à démissionner avec fracas de leurs fonctions à la Cité nationale pour l’histoire de l’immigration (CNHI), en mai 2007. Ils affirmaient alors dans un communiqué qu’« il n’est pas dans le rôle d’un Etat démocratique de définir l’identité ». En 2005 déjà, une pétition, signée par un millier d’historiens, s’était élevée contre une loi prévoyant dans un de ses articles la reconnaissance des « aspects positifs de la colonisation ». Le manifeste s’opposait à l’institution d’« une histoire officielle », portant atteinte au travail des historiens. Le passage incriminé avait finalement été retiré du texte législatif.

Concept mou

« L’identité nationale est un concept flou, voire mou », explique le démographe Hervé Le Bras à Afrik.com, citant la réflexion de l’historien Fernand Braudel qui, au terme des trois tomes de L’Identité de la France (1986), « conclut qu’il est impossible de définir celle-ci, car de multiples points de vue sont possibles et que l’identité est un concept en évolution perpétuelle ». Or, dénonce la politologue Nonna Mayer, « le débat se focalise sur un seul aspect de l’identité, celui lié à l’immigration, et toute sa pluralité est de facto évacuée ».

« En France, l’association de ces deux termes a été historiquement travaillée dans les clubs de pensée de l’extrême droite, évidemment pour développer l’idée que l’ »identité nationale » serait souillée par les immigrés. », expliquait à Afrik.com l’anthropologue Laurent Bazin, en juin 2007. Cette articulation est rattachée par le politologue camerounais Ange Bergson Lendja Ngemzué, dans un texte de décembre 2007, à un « retour en grâce de l’essentialisme » en politique, c’est-à-dire de la croyance en des « identités figées », malgré les évidences sociologiques. Selon le chercheur, « l’identité nationale » remet en cause la vision française historique de l’identité, qui « avait la prétention d’être abstraite ». « Les symboles comme La Marseillaise ou le drapeau tricolore sont particulièrement mis en avant dans ce débat », remarque d’ailleurs Nonna Mayer.

Vision sécuritaire

Ange Bergson Lendja Ngemzué a relié en 2007 le renouveau mondial de « l’essentialisme » à plusieurs visions sécuritaires, dont celle d’Ole Wæver, de l’école de Copenhague, pour qui « dans le monde contemporain, la menace la plus importante pour la sécurité sociétale des nations provient de l’immigration ».

Hervé Le Bras préfère voir, auprès de Nicolas Sarkozy, l’influence de son conseiller Henri Guaino, rédacteur du très critiqué discours de Dakar, où il était dit que « l’homme africain n’est pas encore entré dans l’Histoire » : « Nicolas Sarkozy a prononcé il y a peu un discours, au fond méprisant pour les paysans, où il s’attardait sur le thème de la terre de manière équivoque. Or, c’est à la campagne que le recul du Front national est le moins important. Je ne serais pas étonné d’apprendre qu’Henri Guaino est l’auteur de ce discours, car on le sait inspiré de Charles Maurras et Maurice Barrès », penseurs d’extrême droite du début du XXe siècle. « La France a un lien charnel avec son agriculteur, j’ose le mot, avec sa terre » a déclaré le président français le 27 octobre. Le thème de la terre a été très présent dans le discours du maréchal Pétain, sous le régime de Vichy. Ce dernier déclara le 25 juin 1940 : « La terre ne ment pas. Elle demeure votre recours, elle est la Patrie même ».

Ivoirité

Interrogé par France 24, l’anthropologue Régis Meyssan note plus prosaïquement, le 27 octobre, que « l’idée qu’il existe un « pur Français » […] réapparaît souvent en période de crise économique, et est toujours lié à la question de l’immigration ».

L’Observateur Paalga, quotidien burkinabè, établit justement, le 2 novembre, un parallèle entre le concept d’« identité nationale » et celui d’« ivoirité », apparu lui aussi dans un contexte de crise économique. Cette critique avait déjà été portée en 2007, par l’anthropologue français Laurent Bazin, qui déclarait alors que chacun de ces concepts « ne sert bien évidemment qu’à suggérer une menace qui viendrait de l’étranger. C’est un appel à la xénophobie. ».

Débat impossible

Nonna Mayer dénonce les termes du débat, car « la définition d’une « identité nationale » fait passer à la trappe toutes les autres formes de l’identité, aux plans local, européen, voire mondial », ce qui est problématique « alors que les frontières s’estompent en Occident et que la circulation de l’information est quasiment immédiate ». De son côté, Hervé Le Bras ne serait pas opposé au débat, si « l’opération actuelle n’était pas précipitée et irréfléchie ». Après tout, « il y a une vingtaine d’années [en 1987, ndlr], la commission Marceau Long avait été très digne sur le sujet, avec des auditions publiques et télévisées ».

Quant à analyser les conséquences précises du discours sécuritaire, « le sujet est compliqué », juge Hervé Le Bras. En effet, « malgré les lois successives qui ne cessent de durcir les conditions d’admission, 30 000 régularisations exceptionnelles, ndlr] ont lieu chaque année, contre 15 000 sous le gouvernement Jospin », entre 1997 et 2002[[Précisons qu’en 1997, 90 000 sans-papiers avaient été régularisés, selon les chiffres cités en 2007 dans [Le Figaro]]. Nonna Mayer tient même à préciser que « malgré des bouffées de xénophobie, comme en 2005 après les émeutes de banlieue, le sentiment raciste est en recul constant, en France et dans tout l’Occident ». A l’inverse des politiques sécuritaires, faut-il pourtant constater. L’étrange similarité des attaques entre 2007 et 2009 permet d’ailleurs de tirer une conclusion relativement simple : la critique extérieure n’a que peu de prises sur cet aspect de la politique du Président Nicolas Sarkozy.

Une réflexion circulaire

La circulaire révélée par « Bakchich »L’hebdomadaire Bakchich s’est procuré une circulaire du ministère de l’Immigration, datée du 2 novembre et à destination des préfets, chargés d’organiser la tenue du débat sur l’« identité nationale ». Pour justifier celle-ci, le ministre Eric Besson s’appuie sur un propos de campagne du Président Nicolas Sarkozy. Il fait également référence à ce qu’il appelle « l’affaire de la [b]urqa », à l’intégration européenne et à la crise économique mondiale. Contre ces éléments qu’il semble considérer comme une remise en cause des attributs nationaux, Besson entend, par le « débat » annoncé, « conforter notre identité nationale » et « réaffirmer les valeurs républicaines et la fierté d’être français ». Tout comme « identité nationale », l’expression « fier d’être français » appartient à la phraséologie du Front national, parti d’extrême droite.

En annexe au mot d’encouragement du ministre, les préfectures ont reçu des instructions pour « la conduite des débats ». En fait, un inventaire à la Prévert de ce qui compose la fameuse « identité nationale ». Les préfets, officiellement tenus à une stricte neutralité dans l’application des politiques gouvernementales, sont donc chargés de prendre position dans le débat en suggérant des pistes de réflexion aux citoyens présents. Même si la liste reste ouverte, on a donc une petite idée de ce à quoi ressemble l’identité selon Eric Besson. Très mises en avant dans son discours, les questions de La Marseillaise ou de l’immigration sont bien sûr présentes. Mais des éléments plus étonnants étonnants figurent aussi dans la liste, comme « notre vin » ou « l’entreprise », quand gagnerait à être citée « l’orthographe », au vu du nombre de fautes accumulées dans le texte. La circulaire feint enfin de s’interroger sur la raison pour laquelle « la question de l’identité nationale génère […] un malaise chez certains intellectuels, sociologues ou historiens ». Un tacle de plus, pour un milieu qui se sent déconsidéré du monde politique.

Lire aussi :

 France : Eric Besson indésirable à Sciences Po

 Marie NDiaye, Afrique, identité nationale… pas cool, Raoult