Histoire des Africains en Allemagne


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L'Afrique est une peinture en pastel sur papier réalisée par Rosalba Carriera (1675-1757) et conservée à la Gemäldegalerie Alte Meister de Dresde.
L'Afrique est une peinture en pastel sur papier réalisée par Rosalba Carriera (1675-1757) et conservée à la Gemäldegalerie Alte Meister de Dresde.

Dans notre série d’articles sur l’histoire des Africains en Europe, nous nous penchons cette fois sur l’Allemagne. Nous verrons qu’à travers l’histoire, des Africains ont toujours vécu en Allemagne et certains ont exercé une influence sur le pays. De plus, l’histoire du pays avec le continent, depuis le XVIIIe siècle, a contribué à enrichir ce qui est aujourd’hui considéré comme la première puissance économique européenne.

Nous en avons déjà longuement parlé dans d’autres articles. Un homme, d’origine africaine et à la peau noire, a eu une grande influence en Allemagne, il s’agit de Saint-Maurice. Il fut le patron du Saint-Empire Romain Germanique et on peut trouver sa représentation dans tout le territoire allemand, que ce soit en peinture ou en statue. La plus célèbre est la statue dans la cathédrale Saint-Maurice de Magdebourg. Notons qu’il s’agit de la toute première représentation réaliste d’un Africain dans l’art de l’Europe centrale.

Maurice, commandant d’une légion romaine
Saint Maurice, commandant d’une légion romaine

À l’époque médiévale, la plupart des cours européennes se targuent d’avoir des pages noires, celles-ci étant très populaires. On en retrouve dans les milieux aristocratiques en Allemagne et en Autriche, en Espagne et au Portugal, en Angleterre, en Italie.

Esclavage et époque coloniale

Le commerce des esclaves était surtout présent dans d’autres pays d’Europe (Espagne, Portugal, France et Pays-Bas). Toutefois, en 1685, le prince du Brandebourg a créé une petite colonie sur les côtes de l’actuel Ghana. Près de 30 000 esclaves ont été déportés vers le Nouveau Monde.

L’Allemagne a joué un rôle prépondérant dans le partage des empires coloniaux. En 1884 et 1885 se déroule la « Conférence de Berlin » dont le but est de définir les règles pour les acquisitions de territoire que feront encore à l’avenir les pays européens. L’Afrique, avec le développement industriel de l’Europe, est vue comme un immense territoire riche en ressources dans lequel les plus puissants pouvaient se servir allègrement. C’est d’ailleurs, depuis la période de l’esclavage et du commerce triangulaire, un point de vue qui n’a jamais vraiment changé. Aujourd’hui, il s’appuie sur le principe des dettes illégitimes qui asservissent de nombreux pays africains à des pays d’Europe, mais on s’écarte un peu du sujet.

L’Allemagne était à cette époque la troisième puissance coloniale en Afrique, avec le Sud-Ouest africain (l’actuelle Namibie) occupé de 1884 à 1915 ; le Kamerun (Cameroun allemand), de 1884 à 1916 ; le Togoland, de 1884 à 1914 et enfin l’Afrique orientale allemande, de 1885 à 1916. Suite à ses défaites au cours de la Première Guerre mondiale, ces colonies seront perdues ou divisées au profit d’autres pays européens. Cependant des Africains ont immigré en Allemagne pendant cette période, s’y sont installés et y sont restés après 1918.

L’Allemagne nazie

Une bonne part de la richesse de l’Allemagne provenait du commerce avec ses colonies. Après la défaite et l’exclusion du pays de tout commerce avec l’Afrique, la richesse du pays est ébranlée et contribue à l’extrême pauvreté.

Nous venons de voir qu’après 1918, des Africains étaient déjà installés dans le pays. De plus, certains Africains issus des colonies et qui ont combattu pour l’Allemagne sont restés définitivement. Par ailleurs des Africains français s’installent en Rhénanie de l’Ouest, comme forces de police. Cette partie de l’Allemagne est en effet occupée par la France. Des mariages mixtes ont eu lieu et entre 600 et 800 enfants sont nés de ces unions.

Avec l’avènement du national-socialisme, les personnes à la peau noire, tout comme les juifs, sont diabolisées. Les enfants métis sont stérilisés de force. De 1933 à 1945, les Afro-Allemands se comptent par milliers. Il leur est interdit d’avoir des relations sexuelles avec des femmes blanches, ils sont interdits de scolarité, se voient exclus de certains emplois et un grand nombre d’entre eux est envoyé dans des camps de concentration. Un excellent film de 2018 aborde cette période : « Where hands touch ». Cependant, certains Noirs intégreront quand même le camp nazi.

De nos jours

On estime à plus d’un million le nombre d’habitants d’origine africaine en Allemagne. Sur un peu plus de 83 millions de personnes, cela représente environ une personne sur quatre-vingts. À Berlin, 2% de la population, soit une personne sur cinquante, est afro-allemande (70 000 habitants).

Le passé colonial semble largement oublié. Heureusement, un travail de mémoire se fait depuis peu. C’est ainsi que des dizaines de milliers de pavés de la mémoire ont été placés dans toute l’Allemagne (10 000 rien qu’à Berlin) pour évoquer le souvenir des Africains qui ont vécu en ces lieux.

Au niveau de la représentation politique, les choses avancent. Des personnalités afro-allemandes sont élues à des postes importants depuis peu. Citons Karamba Diaby, né en Afrique et élu au Bundestag en 2013, Awet Tesfaiesus, première femme afro-allemande élue au Bundestag en 2021 et enfin Aminata Touré, première femme afro-allemande à devenir ministre. Cette dernière est née en Allemagne, en 1992 de parents réfugiés du Mali.

Il est cependant navrant de constater que tout cela se déroule dans un pays qui reste très raciste, malgré les leçons de la terrible période nazie. Une étude, en 2022, du FRA (l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne) a révélé le racisme dans l’ensemble de l’Europe et à quel point celui-ci est particulièrement élevé en Allemagne. Par exemple, 79 % des personnes à la peau noire craignent d’être victimes d’agressions (physiques ou verbales) au quotidien3.

Conclusion

On constate que les liens de l’Allemagne avec l’Afrique et ses habitants ne datent pas d’hier. On peut, sans conteste, affirmer que l’Allemagne doit beaucoup au continent noir. Il est positif de constater qu’actuellement, un travail de mémoire est entrepris dans le pays et que des personnalités d’origine africaine occupent des postes importants. Espérons que le racisme prégnant dans ce pays diminuera.

Réaliser un travail historique et démontrer que les Africains ont toujours vécu en Europe, en particulier en Allemagne, apportant comme tous les citoyens de nombreux bénéfices à leur pays de résidence, est essentiel. Par ailleurs, les liens entre ce pays et l’Afrique ont largement contribué, culturellement et économiquement, à sa construction. Vaincre les préjugés et le racisme, cela passe aussi par la mémoire et l’histoire.

1https://courier.unesco.org/fr/articles/la-premiere-guerre-mondiale-et-ses-consequences-en-afrique

2Voir aussi l’ouvrage de Catherine Coquery-Vidrovitch, Des victimes oubliées du nazisme. Les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle.

3https://fra.europa.eu/fr/news/2023/les-personnes-noires-de-lue-sont-de-plus-en-plus-confrontees-au-racisme

Masque Africamaat
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
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