Hassan El Arabi : « En Espagne, il n’existe pas de problème d’immigration mais un problème d’émigration »

Au lendemain de la victoire de la droite aux élections législatives espagnoles, un groupement d’associations d’immigrés latino-américains, roumains et marocains ont demandé à Mariano Rajoy de mettre fin aux descentes policières à l’encontre des étrangers. Quelques jours plus tard, Rafael Hernando, le porte-parole du Partido Popular, a annoncé un durcissement de la loi sur l’immigration. Que représente l’arrivée au pouvoir du Partido Popular pour la communauté étrangère installée en Espagne ? Hassan El Arabi, président de l’association Solidaire pour l’Intégration Socioprofessionnelle des Immigrés (ASISI), répond à Afrik.com.

Le Partido Popular (PP) prévoit entre autre de supprimer l’enracinement social, un recours permettant aux étrangers sans papier de régulariser leur situation. L’Association Solidaire pour l’Intégration Socioprofessionnelle des Immigrés (ASISI) est l’une des organisations qui a demandé au nouveau chef du gouvernement de modifier la politique d’immigration espagnole en faveur de l’intégration. Hassan El Arabi, qui la dirige, est originaire du Maroc. Il réside en Espagne depuis une vingtaine d’années.

Afrik.com : Vous avez présenté votre requête au PP dès le lendemain de sa victoire aux élections. Avez-vous choisi cette date afin de marquer le coup ?

Hassan El Arabi :
Non, la date ne représentait rien de spécial dans notre démarche. Il est normal que les associations s’adressent au gouvernement qui va être au pouvoir après une élection. D’autres associations, qui défendent d’autres causes, l’ont aussi fait pendant la même période. Nous n’avons pas présenté nos recommandations au PP pour mettre une quelconque pression, nous nous sommes manifestés pour montrer qu’il y avait un problème avec la législation actuelle. On s’est tournés vers la droite car les socialistes ne nous ont pas écoutés et ont mené tout au long de leur mandat une politique injuste et discriminatoire envers les personnes d’origine étrangère.

Afrik.com : Quelles étaient vos intentions au moment de présenter cette pétition et quelle réponse avez-vous obtenu de la part du futur gouvernement ?

Hassan El Arabi :
Nous avons demandé au Partido Popular qu’il ne suive pas la même politique en matière d’immigration que celle menée par les socialistes. Le gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero a pendant cinq ans poursuivi une politique de persécution des étrangers. Nous avons aussi formulé d’autres demandes, entre autres, le maintien de la régularisation grâce à « l’enracinement social » (ndlr : *arraigo social en espagnol). Etant donné que le gouvernement de Mariano Rajoy n’a pas encore pris ses fonctions, nous n’avons pas reçu de réponse. Les ministres ne seront nommés que cette semaine et avec les fêtes de Noël qui arrivent, nous n’attendons pas de réponse avant la mi-janvier.

Afrik.com : Le porte-parole du PP a insisté sur le fait que le PSOE avait généralisé le recours à l’ « enracinement social» pour régulariser les étrangers, favorisant ainsi l’immigration illégale. Quel est votre point de vue sur ces déclarations ?

Hassan El Arabi :
Le débat n’est pas nouveau. En ce moment, ils profitent de la crise économique pour tenir un discours anti-étrangers. D’un point de vue pragmatique, il est normal que lorsqu’il y a cinq millions de chômeurs dans un pays le gouvernement informe la population qu’il compte réduire le nombre d’étrangers présents sur le territoire. Cependant, sur le plan humain, je condamne ces déclarations, qui ne correspondent pas à la réalité.

L’ «enracinement social » dans la législation espagnole :
L’enracinement social est un moyen pour obtenir l’autorisation de résider sur le territoire espagnol, pour les personnes étrangères qui peuvent prouver qu’ils sont intégrés socialement. Pour obtenir ce permis de résidence, de nombreuses conditions sont requises. Les principales sont :

 Avoir un casier judiciaire vierge

 Avoir résidé de manière continue pendant au minimum trois ans sur le territoire espagnol

 Prouver ses liens familiaux avec d’autres résidants espagnols ou étrangers ou apporter un justificatif d’intégration sociale délivré par la Communauté Autonome dans laquelle la personne qui présente la demande est domiciliée.

 Bénéficier d’un contrat de travail d’une durée minimale d’un an

L’immigration en Espagne en quelques chiffres :
70 000 c’est le nombre de personnes qui, durant le premier semestre 2011, ont eu recours à l’ « enracinement social » pour obtenir le permis de résidence.
450 000 personnes d’origine étrangères sont arrivées en Espagne pendant l’année 2011
580 850 personnes sont parties d’Espagne durant l’année 2011

Afrik.com : Quels enjeux représente l’enracinement social pour les personnes étrangères ?

Hassan El Arabi :
L’ « enracinement » est la voie la plus ouverte pour les personnes étrangères qui veulent se régulariser. Cependant, cette possibilité n’est pas aussi simple que cela et n’est en aucun cas systématique. C’est un mensonge de dire que le PSOE a favorisé les régularisations massives car il y a eu plus de personnes qui ont obtenu des papiers sous Aznar que sous Zapatero. En plus, il faut souligner que l’ « enracinement social» ne donne pas droit à la résidence définitive. Les étrangers doivent continuer à remplir certaines conditions. Ils doivent, par exemple, cotiser au moins six mois par an s’ils veulent garder leur permis de résidence. Le PSOE n’a pas banalisé ce recours, certains étrangers ont pu en bénéficier, d’autres ont vu leur dossier refusé.

Afrik.com : Rafael Hernando a également annoncé que la modification de la loi sur l’immigration se ferait au profit de l’immigration dite « circulaire ». Selon vous, cette mesure est-elle viable ?

Hassan El Arabi :
Ce n’est pas non plus une nouveauté dans le discours du PP. Depuis toujours les gens viennent et s’en vont, même avant que l’Espagne soit devenu un pays d’immigration. Depuis la crise, beaucoup d’étrangers sont partis et beaucoup d’autres décident de ne pas venir en Espagne car ils savent qu’ils n’y trouveront pas d’emplois et que les salaires sont au plus bas. Je ne sais pas de quelle immigration circulaire ils veulent parler car celle déjà en place ne réponds pas à la réalité de l’immigration. Cela a toujours existé mais ça n’a jamais vraiment aidé à réguler les flux migratoires.

Afrik.com : Quels avantages comporte l’immigration circulaire pour les gouvernements ?

Hassan El Arabi :
L’immigration circulaire existe aussi en France, de nombreux travailleurs immigrés viennent tous les ans faire les vendanges dans le sud du pays. Ce tipe d’immigration est idéal pour les gouvernements qui bien évidement préfèrent l’immigration « nomade » à l’immigration sédentaire. Avec l’immigration circulaire, les gens doivent partir une fois leur contrat de travail terminé et retourner dans leur pays, donc ils ne demandent ni le chômage, ni le regroupement familial. Cette mesure ne portera pas ses fruits car au final ce n’est pas ce que les gens souhaitent. Les personnes qui émigrent vers un autre pays veulent s’installer dans une société qui leur offre une vie meilleure, ils ne cherchent pas seulement à travailler, mais aussi à s’intégrer. Les politiques traitent toujours l’immigration comme un problème. Mais aujourd’hui, en Espagne, il n’existe pas de problème d’immigration mais plutôt un problème d’émigration. Lorsqu’on regarde la balance migratoire du pays, on voit bien qu’il y a plus de personnes qui s’en vont du pays que de personnes qui entrent. En s’intéressant à ces chiffres, on remarque facilement que l’immigration est utilisée à des fins politiques.

Afrik.com : Si le PP décide de limiter la régularisation des étrangers par le biais de l’ intégration sociale et professionnelle, comment les personnes, résidant actuellement en Espagne sans autorisation, vont-elles se régulariser ?

Hassan El Arabi :
Les solutions possibles seront celles qui existent déjà. Il y a aussi la régularisation massive qui n’est pas prévue par la loi mais qui parfois se transforme en un mécanisme inévitable. Même s’ils font disparaitre l’ « enracinement social », l’espoir des personnes immigrées, lui, ne disparaitra pas. Lorsque certaines portes se ferment, d’autres s’ouvrent.

Afrik.com : Mariano Rajoy prend ses fonctions le mercredi 21 décembre. Qu’attendez-vous de son mandat à la tête du gouvernement ?

Hassan El Arabi :
Je n’espère pas grand-chose du mandat du PP. Je pense que le pays va continuer sur la même voie, que ce soit au niveau de la politique migratoire ou au niveau économique. L’Espagne ne décide pas d’elle même, elle dépend des directives de l’Union Européenne mais surtout de l’économie mondiale. Le nouveau gouvernement va tenter d’améliorer la situation que traverse l’Espagne depuis le début de la crise. J’espère que la conjoncture économique sera meilleure. C’est le seul moyen pour que la situation des immigrés en Espagne s’améliore.