
La régularisation exceptionnelle annoncée en Espagne pourrait concerner jusqu’à 500 000 personnes. Mais les Marocains, pourtant première communauté étrangère du pays, en bénéficient très peu. En cause, non pas un traitement spécifique, mais la nouvelle géographie de l’immigration irrégulière, désormais dominée par les Latino-Américains.
L’annonce par l’Espagne d’une vague exceptionnelle de régularisation, susceptible de concerner entre 300 000 et 500 000 personnes, a suscité de nombreuses interrogations. Une question revient avec insistance : pourquoi les Marocains, pourtant première communauté étrangère du pays, sont-ils très peu concernés par cette mesure ?
La réponse tient moins à un traitement différencié qu’à la structure même de l’immigration irrégulière en Espagne, aujourd’hui très largement dominée par des ressortissants d’Amérique latine. Explication
Une régularisation qui vise l’irrégularité, pas le volume global
La régularisation annoncée par le gouvernement espagnol ne repose pas sur des quotas par nationalité. Elle cible une réalité administrative précise : les personnes en situation irrégulière, souvent installées depuis plusieurs années, insérées dans le marché du travail mais dépourvues de titre de séjour valide.
Or, selon les estimations de la fondation Funcas, près de 90% des personnes en situation irrégulière en Espagne seraient originaires d’Amérique latine. Les nationalités les plus concernées sont notamment la Colombie, le Pérou et le Honduras. À l’inverse, l’ensemble des nationalités africaines ne représenterait qu’une fraction marginale de cette population irrégulière, très loin derrière les flux latino-américains.
Cette réalité explique mécaniquement l’absence relative des Marocains, mais aussi des Algériens et des Tunisiens, dans cette vague de régularisation : ils sont nombreux en Espagne, mais majoritairement en situation régulière.
La communauté marocaine : première en volume, mais largement stabilisée
Les Marocains constituent de loin la première communauté étrangère en Espagne, avec plus d’un million de personnes nées au Maroc ou de nationalité marocaine selon les indicateurs statistiques. Cette présence est ancienne, structurée et géographiquement bien identifiée.
La communauté est particulièrement implantée en Catalogne, en Andalousie, dans la Communauté de Madrid, ainsi que dans la région de Valence ou en Murcie. On la retrouve dans des secteurs clés de l’économie espagnole : agriculture, bâtiment, logistique, services, mais aussi, de plus en plus, dans les petites entreprises et l’artisanat.
Cette ancienneté explique largement l’aspect régulier des Marocains. Regroupement familial, renouvellement des titres de séjour, accès progressif à la nationalité espagnole… Une part importante des personnes nées au Maroc ne figure d’ailleurs plus dans les statistiques des étrangers, car elles sont devenues espagnoles. Elles restent marocaines par l’origine, mais « invisibles » administrativement dans les catégories liées à l’irrégularité.
Ceuta et Melilla : une image trompeuse
La médiatisation récurrente des tensions migratoires à Ceuta et Melilla entretient une confusion. Les images de passages collectifs ou de pressions à la frontière donnent l’impression d’une irrégularité marocaine massive, alors qu’elles ne reflètent pas la réalité du territoire espagnol dans son ensemble.
D’une part, ces épisodes restent ponctuels et localisés. D’autre part, l’irrégularité dominante en Espagne est aujourd’hui une irrégularité essentiellement « administrative », liée à des entrées légales (tourisme, études, travail) suivies d’un dépassement de visa. C’est un schéma très fréquent chez les ressortissants latino-américains, qui bénéficient de conditions d’entrée plus souples et de liens linguistiques et culturels forts avec l’Espagne.
Une régularisation révélatrice d’un basculement migratoire
En définitive, cette vague de régularisation ne dit pas que « les Marocains n’existent pas » dans l’immigration espagnole. Elle révèle autre chose : le centre de gravité de l’irrégularité a changé.
Là où l’imaginaire collectif reste souvent focalisé sur le Maghreb, les chiffres montrent une Espagne devenue, avant tout, un pays d’accueil latino-américain.
Les Marocains demeurent la première communauté étrangère, la plus visible, la plus ancienne et l’une des plus structurées. Mais, précisément parce qu’ils sont installés de longue date et largement régularisés, ils sont aujourd’hui beaucoup moins concernés par les régularisations massives que des populations arrivées plus récemment d’Amérique du Sud.




