
La rupture du controversé accord migratoire entre Londres et Kigali débouche désormais sur une bataille juridique internationale. Estimant que le Royaume-Uni n’a pas respecté ses engagements financiers après l’abandon du dispositif, le Rwanda a saisi une instance d’arbitrage pour réclamer des dizaines de millions de livres sterling.
Les relations diplomatiques entre le Rwanda et le Royaume-Uni connaissent un nouvel épisode de crispation. Kigali a officiellement lancé une procédure d’arbitrage international contre Londres afin d’obtenir le paiement de 100 millions de livres sterling dans le cadre d’un accord migratoire controversé, abandonné par le gouvernement britannique. Ce différend illustre les fragilités politiques et juridiques des partenariats migratoires externalisés, de plus en plus contestés sur la scène internationale.
Un accord migratoire au cœur du litige
Le contentieux trouve son origine dans le Partenariat pour la migration et le développement économique (MEDP), signé en 2022 entre le Rwanda et le Royaume-Uni sous le gouvernement conservateur de Boris Johnson. L’accord prévoyait le transfert vers le Rwanda de demandeurs d’asile arrivés illégalement sur le sol britannique, en échange d’un soutien financier conséquent de Londres.
Dans ce cadre, le Royaume-Uni s’était engagé à verser plusieurs tranches de financement, dont deux paiements de 50 millions de livres sterling, programmés respectivement pour avril 2025 et avril 2026. Or, selon les autorités rwandaises, le premier versement n’a jamais été honoré, déclenchant la procédure d’arbitrage engagée le 24 janvier devant la Cour permanente d’arbitrage de La Haye.
Le Rwanda dénonce un engagement financier non respecté
Dans un communiqué officiel, le gouvernement rwandais affirme avoir tenté une voie diplomatique avant de recourir à l’arbitrage. En novembre 2025, Kigali avait accepté de suspendre temporairement ses exigences financières à la demande du nouveau Premier ministre britannique, Keir Starmer, sous réserve de négociations sur un nouvel arrangement budgétaire.
« Ces discussions n’ont jamais abouti et les montants restent dus », déplore Kigali, qui estime ne pas avoir eu d’autre choix que de saisir une instance internationale face à ce qu’il qualifie d’« intransigeance britannique ». Arrivé au pouvoir après la victoire du Parti travailliste aux élections de juillet 2024, Keir Starmer a rapidement pris ses distances avec la politique migratoire de ses prédécesseurs conservateurs.
Keir Starmer enterre un projet jugé illégal
Il a qualifié l’accord avec le Rwanda de projet « mort et enterré », invoquant notamment l’arrêt rendu par la Cour suprême britannique en novembre 2023, qui avait jugé le dispositif contraire au droit international et aux obligations du Royaume-Uni en matière de protection des réfugiés. La plus haute juridiction britannique avait notamment estimé que le Rwanda ne présentait pas de garanties suffisantes contre les risques de refoulement des demandeurs d’asile vers leurs pays d’origine.
Dès son annonce, l’accord Royaume-Uni–Rwanda avait suscité une vive opposition des organisations de défense des droits humains. Amnesty International, Human Rights Watch et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) avaient dénoncé une politique de délocalisation de l’asile, perçue comme une tentative de dissuasion contraire à l’esprit de la Convention de Genève. Le Rwanda, dirigé par Paul Kagame depuis 1994, est régulièrement critiqué pour son bilan en matière de libertés publiques, malgré une stabilité politique et une croissance économique souvent mises en avant par ses partenaires.
Externaliser la gestion des flux migratoires
Au-delà du différend financier, cette procédure d’arbitrage fait ressortir les limites des stratégies européennes et britanniques visant à externaliser la gestion des flux migratoires vers des pays tiers. Inspiré de mécanismes similaires envisagés par l’Union européenne, le modèle rwandais est devenu un cas d’école des tensions entre impératifs sécuritaires, contraintes juridiques et considérations humanitaires.






