Habiba et Leïla Menchari, mère et fille : du combat de 1929 aux vitrines d’Hermès


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Habiba et Leïla Menchari
Habiba et Leïla Menchari

En janvier 1929, Habiba Menchari retire son voile devant un millier de personnes à Tunis et se fait contredire par un avocat de vingt-cinq ans nommé Habib Bourguiba. Sa fille Leïla dirigera pendant trente-cinq ans les vitrines d’Hermès, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Les deux femmes ont pesé sur les débuts parisiens d’Azzedine Alaïa. Portraits de femmes d’exception.

Le nom de Menchari traverse deux histoires sans rapport apparent. D’abord celle du féminisme tunisien sous le protectorat français, ensuite celle de la création dans le luxe parisien. Toutes deux ont ouvert des portes à Azzedine Alaïa. Habiba a poussé le jeune homme à tenter sa chance en France et l’a aidé à approcher la maison Dior. Leïla lui a trouvé un logement à Paris, et leur amitié a duré jusqu’à la mort du couturier.

Le 8 janvier 1929, le voile jeté à terre

Née Habiba Ben Jelleb vers 1907, elle descend, selon ses biographes, du dernier sultan de Touggourt, dont la principauté a été démantelée par la conquête française au XIXe siècle. Son père meurt au cours d’un pèlerinage à La Mecque. Scolarisée dans l’enseignement français, elle obtient son brevet élémentaire au lycée Armand-Fallières puis devient greffière au tribunal de Tunis.

En 1925, elle épouse Abderrahmane Menchari, avocat et ancien combattant de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale, qui plaide pour les droits à pension des Tunisiens ayant servi sous le drapeau français. Il soutient les engagements de son épouse, qui rejoint la section féminine de la SFIO.

Le 8 janvier 1929, Habiba prend la parole devant près d’un millier de personnes, lors d’une réunion organisée par L’Essor, association culturelle de gauche. La conférence est généralement présentée sous le titre « La femme musulmane de demain. Pour ou contre le voile ». Elle dénonce le voile comme un instrument d’enfermement, retire le sien et le jette à terre, puis s’attaque à la polygamie. Aucune des Tunisiennes présentes dans la salle n’imite son geste. Manoubia Ouertani l’avait précédée en 1924 dans un cercle culturel tunisois, mais la réunion de 1929 donne au débat une ampleur politique nouvelle.

Bourguiba, contradicteur inattendu

Des militants du Destour viennent porter la contradiction. Parmi eux, un jeune avocat qui remplace ce soir-là son frère, empêché , il se nomme Habib Bourguiba. Son argument n’est pas religieux. Une abolition portée par des Européens risque selon lui d’apparaître comme une atteinte supplémentaire à l’identité tunisienne, dans un pays où les coutumes constituent l’un des derniers remparts contre la domination coloniale.

Bourguiba rend compte de la réunion dans L’Étendard tunisien du 11 janvier 1929, texte qu’il reprendra dans ses mémoires. La polémique se poursuit près d’un mois face au socialiste Joachim Durel, responsable local de la SFIO, notamment dans l’édition du 1er février. Devenu président de la République, le même homme conduira à partir des années 1950 l’émancipation juridique des Tunisiennes et combattra publiquement le port du voile.

Habiba Menchari poursuit son engagement contre la polygamie. En novembre-décembre 1932, elle représente la Tunisie au deuxième Congrès musulman général des femmes d’Orient, réuni à Téhéran après une première édition à Damas. Elle se retire de la vie publique après la Seconde Guerre mondiale et meurt en 1961. Sophie Bessis lui a consacré l’un des portraits des Valeureuses, paru en 2017.

Leïla, de Hammamet aux Beaux-Arts

Leïla Menchari naît à Tunis le 27 septembre 1927. Adolescente, elle fréquente à Hammamet Jean et Violet Henson, un couple d’esthètes installé dans une maison entourée d’un jardin luxuriant, où elle découvre l’horticulture et croise l’univers de Man Ray, Jean Cocteau, Christian Bérard ou Serge Lifar.

Elle entre à l’École des beaux-arts de Tunis en 1943, puis à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris en 1948, où elle étudie auprès du peintre Roger Chapelain-Midy. À Paris, elle devient mannequin chez Guy Laroche.

C’est là qu’elle retrouve Azzedine Alaïa, qu’elle connaît depuis Tunis. Sa mère avait remarqué le talent du jeune homme et l’avait encouragé à partir. Grâce à l’une de ses relations, cliente de Christian Dior, il obtient en juin 1956 un bref stage dans les ateliers de la maison. Quand il se retrouve sans logement, Leïla lui trouve une chambre de bonne dans son propre immeuble, rue Lord-Byron.

Un demi-siècle chez Hermès

En 1961, l’année de la mort de sa mère, elle quitte le mannequinat pour rejoindre l’équipe d’Annie Beaumel, responsable des vitrines d’Hermès. « Vous allez me dessiner vos rêves », lui aurait dit celle-ci au 24, faubourg Saint-Honoré.

Elle lui succède en 1978 à la direction artistique des vitrines. Jusqu’en 2013, elle y compose des paysages peuplés d’animaux, de minéraux, de végétaux et d’objets venus du monde entier, où affleurent ses souvenirs tunisiens et les jardins de Hammamet. Son influence dépasse la vitrine : elle anime longtemps le Comité Couleurs, qui oriente les collections de soie, et intervient sur des gants et des sacs comme dans plusieurs manufactures du groupe. Michel Tournier, l’un de ses proches, la surnomme « la reine mage ».

En 2017, le Grand Palais lui consacre l’exposition « Hermès à tire-d’aile – Les mondes de Leïla Menchari », composée de huit grandes scènes tirées de ses créations. La maison y célèbre trente-cinq années de vitrines et plus d’un demi-siècle de collaboration.

Leïla Menchari meurt à Paris le 4 avril 2020, à 92 ans, des suites du Covid-19. Azzedine Alaïa était mort le 18 novembre 2017.

Zainab Musa
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Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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