Habib Bourguiba ou la modernité inachevée

Habib Bourguiba est l’homme qui a mené la Tunisie à l’Indépendance en 1956. Fondateur incontesté de la Tunisie moderne, il laisse un héritage en demi-teinte. En effet, les trente années de son règne ont vu sa pensée libérale se réduire comme une peau de chagrin pour ne subsister que sous une seule forme : le bourguibisme.

Habib Bourguiba fait partie des grands hommes d’Afrique. A plusieurs titres. Le Combattant suprême, comme il aimait être appelé, a conduit son pays, la Tunisie, à l’Indépendance en 1956. L’année suivante, il fonde la deuxième république civile du monde arabe (après celle du Liban). Néanmoins, celui qui avançait la maturité du peuple tunisien pour conquérir l’Indépendance, ne juge pas la relève assez préparée à la démocratie et au pluralisme et s’octroie, en 1975, la présidence à vie. Paradoxe à l’image du bourguibisme qu’on assimile au machiavélisme en général et à la duplicité de cet homme d’Etat en particulier. En effet, une fois jetés les fondements d’un Etat moderne tunisien, Bourguiba s’est peu à peu laissé choir dans un autoritarisme paternaliste. Jusqu’au naufrage pseudo-monarchique du vieillard sénile qui légitima le putsch médical de Ben Ali en 1987. Il meurt en 2000 d’une pneumonie.

Les débuts politiques du Zaïm

Habib Bourguiba est officiellement né en 1903 à Monastir. Après des études de droit et de sciences politiques à Paris, où il rencontre Mathilde, sa première femme, il s’établit à Tunis comme avocat. Mais très vite il quitte le Barreau pour écrire des articles politiques remarqués dans le journal qu’il fonde Action tunisienne. En 1934, il créé le Néo-destour, parti réprimé par le protectorat français, qui devient sa tribune politique.

Résolument tourné vers l’Occident, sa vision de l’émancipation du pays s’en ressent. Il prône une indépendance obtenue pacifiquement, « à travers des étapes, avec l’aide de la France et sous son égide ». Cette idée de la décolonisation l’oppose alors à Salah Ben Youcef, qui soutient le panarabisme et l’indépendance totale et immédiate. La formule de Bourguiba l’emporte…en évitant ainsi au pays le bain de sang que promettait une guerre frontale avec la France. Ses visées indépendantistes lui vaudront plusieurs années d’enfermement et d’exil.

Tunisie moderne

 » Ce que j’ai fait pour la femme demeure la fierté de mon œuvre « , se targue-t-il, à raison, en 1972. La Tunisienne tient pendant son mandat une place inédite dans le monde arabo-musulman. Dès 1956, il promulgue l’avant-gardiste code du statut personnel qui interdit la polygamie et remplace la répudiation par une procédure de divorce judiciaire. Plus tard, il légalise la pilule contraceptive et l’avortement avant bon nombre de pays européens.

Son interprétation de la religion, souple et moderniste, lui attire l’ire des milieux islamiques et conservateurs. Ces derniers réussiront d’ailleurs à maintenir le précepte coranique de l’héritage voulant que l’homme hérite du double de la femme. En signe de provocation, il va jusqu’à boire un jus d’orange en plein mois de ramadan, incitant le peuple à faire de même afin de mieux combattre le sous-développement.

Un charisme trop grand pour son pays ?

Pendant ses années d’exil, de 1945 à 1955, il en profite pour acquérir une audience internationale. D’abord en se rendant au siège de la Ligue arabe au Caire, où il ne se fera pas que des amis, puis lors de son séjour aux Etats-Unis pour plaider la cause tunisienne. Toutefois, ses relations avec la France, souvent comparées au dépit amoureux, sont ambiguës. Pour exemple, au cours de son incarcération à Paris, Edgar Faure lui permet de prendre des cours d’équitation en vue de son retour triomphal en Tunisie ! Il soutient l’Algérie dans son combat pour la liberté et n’évite pas le conflit de Bizerte avec la France.

Pressenti un temps pour le prix Nobel de la paix pour sa volonté de normaliser ses rapports avec Israël, il abrite quelques années plus tard l’OLP (Organisation pour la libération de la Palestine) de Yasser Arafat. Le bourguibisme c’est aussi ça.

Un constat amer

Sa politique intérieure, beaucoup plus chaotique, s’est essayée à toutes les formules magiques. Il tente, entre 1961 et 1970, un « socialisme destourien » mené alors par le Premier ministre Ahmed Ben Salah. En réalité, une politique autoritaire qui accule le pays à la ruine économique. Plus proche de ses convictions, il applique la décennie suivante le libéralisme avec Nouira.

La fin de son règne est marquée par une guerre de succession – le Premier ministre devenant implicitement le dauphin du Combattant suprême -, par l’affaiblissement de la gauche et l’irruption du mouvement islamiste. Enfin, Le PSD (Parti socialiste destourien), refonte du Néo-destour et seul parti autorisé, devient une technostructure mal contrôlée, qui pense bourguibisme et respire bourguibisme. Le parti n’est plus qu’un alibi dans un désert idéologique.

La création d’une nation souveraine, l’émancipation de la femme, n’arrivent pas à faire oublier le legs politique figé et anachronique du Zaïm (Leader). Habib Bourguiba, en jouant la carte de l’homme providentiel, fédérateur, indispensable à l’heure de l’Indépendance, a neutralisé l’aventure collective qu’est la démocratie, toujours en souffrance en Tunisie.

A lire :

Tahar Belkhodja, Les trois décennies Bourguiba, Paris, Ed. ARCANTERES-Publisud 1998

Toumi, La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, Paris, PUF, 1989

Rous, Habib Bourguiba, Paris, Ed. Martinsart, 1984

Lire aussi :

 Nkrumah, père du panafricanisme.

 Sankara ou le mythe burkinabé.