Gnawa : des rites afro-arabes à la scène internationale

Intitulée Islam & The City, la 6e édition du festival de l’Institut des cultures d’islam accueillait le 10 septembre dernier Hassan Hakmoun.

Etoile montante de la scène gnawa internationale, l’artiste afro-marocain s’était notamment produit à Woodstock en 1994, ainsi qu’au Womad, avec Peter Gabriel. En France, ce sont des groupes tels que Gnawa Diffusion ou l’Orchestre national de Barbès qui ont contribué à faire connaître cette musique afro-arabe venue du Maroc. Cette destinée internationale naît dans les années 1960, quand de grandes figures du jazz américain — Randy Weston, suivi de Pharaoh Saunders, Archie Shepp et Don Cherry — découvrent le gnawa.

Venus de l’Amérique du mouvement des droits civiques, ils ressentent vivement cette fraternité de sang et cette communauté de destin avec les Gnawas, ces artistes descendants d’esclaves. D’autant que leur musique, à l’instar du negro-spiritual, ancêtre du jazz, est liée au sacré. Aujourd’hui néanmoins, les « transes » individualisées auxquels se livrent certains artistes gnawas à l’ère de la mondialisation n’ont plus que l’apparence du sacré. En Occident notamment, elles ressortent davantage au modèle des raves parties, qu’au rite magico-religieux originel, inséparable d’un vécu social collectif et participatif. Ce vécu est encore vivace au Maroc, et, quoique dans une moindre mesure, dans le reste de l’Afrique blanche : les confréries gnawas s’appelent Diwân en Algérie, Stambeli en Tunisie et en Libye, et Zar en Egypte. Elles témoignent du syncrétisme religieux caractéristique de l’islam de ces populations noires venues d’Afrique sub-saharienne au temps de l’esclavage, sous les Almoravides (1040-1147) et les Almohades (1121-1269) et jusqu’au XIXe siècle. Le mot gnawa viendrait du berbère aginaw, « pays des Noirs. » Ce même mot serait à l’origine du nom Guinée. Des analyses musicologiques ont d’ailleurs montré la parenté, encore perceptible, avec les musiques du Golfe de Guinée.

Au plan religieux, l’origine africaine se révèle dans la place accordée aux esprits, les djinns (jinna, dans le Coran) étant ici la forme islamisée d’un animisme subsaharien ancestral. Malgré des similitudes manifestes avec les formes locales du soufisme, le gnawa, avec ses transes et ses rites de possession, a toujours été dénoncé par les ulémas. Aussi, en quête de légitimation, mais aussi de protection, les Gnawas invoquent-ils dans leurs cérémonies le nom de ‘Abd al-Qâdir al-Jîlânî, l’archétype du saint et l’initiateur des confréries soufies (tarîqa qâdiriyya). Pourtant, la possession existe au sein de la théologie musulmane, bien qu’elle ait une connotation négative : elle y est définie comme étant l’enchevêtrement de deux êtres qui n’appartiennent pas au même monde (la cosmogonie islamique traditionnelle en connaît quatre-vingts), ainsi un homme et un djinn. Par ailleurs, ce que raconte une séance de gnawa — avec un vocabulaire simple mais métaphorique — c’est également une cosmogonie, mais sous la forme d’un drame (chanté, dansé, vécu) qui aboutit à la création du monde. Après le dhikr (invocations) qui ouvre la séance, commence la hadhra (danse extatique), au rythme liturgique des percussions et des crotales. Sous les yeux d’un public en état de souffrance physique ou sociale, l’adepte parcoure toutes les phases du drame cosmique, avant de s’acheminer vers la grande ouverture du khlâ, « tiers caché du monde. » Le chant intitulé Marhaba qui est lancé indique alors le moment où cet élément terrestre va pénétrer le monde métaphysique du khlâ. Dans l’orthodoxie musulmane même, c’est de ce même monde, appelé ghayb, que l’homme, hors des sentiers de la raison, puise son imagination créatrice.

Seyfeddine Ben Mansour pour Zaman France