Génocide au Rwanda : la justice française relance l’affaire Agathe Habyarimana


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Agathe Habyarimana
Agathe Habyarimana-

Le dossier d’Agathe Habyarimana n’est pas refermé. Loin de là. Ce mercredi 6 mai, la justice française a décidé de rouvrir un chapitre sensible et hautement symbolique du contentieux lié au génocide des Tutsis au Rwanda. La chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a annulé le non-lieu prononcé en 2025 en faveur de Agathe Habyarimana et ordonné la poursuite des investigations.

Était-ce le calme avant la tempête ? Ainsi pourrait-on s’interroger au regard de l’évolution du dossier de l’ancienne première dame burundaise devant la justice française. À 83 ans, la veuve de l’ancien Président Juvénal Habyarimana reste ainsi au cœur d’une procédure judiciaire ouverte en France depuis près de deux décennies. Après un non-lieu prononcé l’année dernière.

Une décision qui relance un dossier vieux de 20 ans

Depuis 2007, Agathe Habyarimana est visée par une enquête pour « complicité de génocide » et « crimes contre l’humanité ». Mais malgré la durée exceptionnelle de l’instruction, l’ex-première dame n’a jamais été mise en examen. Elle bénéficie depuis 2016 du statut de témoin assisté. En août 2025, deux juges d’instruction avaient estimé qu’il n’existait pas de charges suffisantes pour la renvoyer devant une cour d’assises.

Cette décision est immédiatement contestée par le Parquet national antiterroriste et plusieurs associations de parties civiles, dont la Fédération internationale des droits humains. La cour d’appel leur a finalement donné raison. En annulant le non-lieu, elle estime implicitement que des zones d’ombre subsistent et que les investigations doivent se poursuivre.

L’ombre de l’« Akazu » et des accusations persistantes

Au cœur des accusations figure le rôle présumé d’Agathe Habyarimana au sein de l’« Akazu », ce cercle restreint du pouvoir hutu radical, accusé par plusieurs chercheurs et témoins d’avoir joué un rôle clé dans la préparation du génocide. Selon les parties civiles, l’ancienne première dame aurait participé à des réunions préparatoires et à l’établissement de listes de personnes à éliminer, notamment des Tutsis et des Hutus modérés. Des témoignages versés au dossier évoquent une implication active de l’ex-première dame dans la planification des violences.

Ces éléments avaient pourtant été jugés insuffisants par les juges d’instruction en 2025, qui avaient décrit Agathe Habyarimana non comme une actrice du génocide, mais comme une victime de l’attentat du 6 avril 1994 qui coûta la vie à son mari et servit de déclencheur aux massacres.

Une défense inchangée, un combat judiciaire qui se prolonge

Du côté de la défense, la ligne reste ferme. L’avocat de l’octogénaire continue de dénoncer un dossier « vide ». Il insiste notamment sur le fait que de nombreux magistrats se sont succédé sans parvenir à établir des charges solides. Agathe Habyarimana, pour sa part, a toujours rejeté les accusations. Elle se présente comme étrangère aux cercles décisionnels. A l’en croire, elle avait toujours mené une vie éloignée des affaires politiques.

Entre avril et juillet 1994, environ 800 000 personnes, majoritairement des Tutsis, mais aussi des Hutus modérés, ont été tuées dans l’un des pires massacres du XXe siècle, reconnu sous le nom de génocide rwandais. Plus de trente ans après, les procédures judiciaires liées à ces crimes restent longues. La décision de la cour d’appel de Paris illustre à quel point la quête de justice demeure inachevée. Elle ravive aussi les attentes des victimes et de leurs familles, pour qui chaque avancée judiciaire représente une reconnaissance, même tardive.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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