Rwanda : quand nommer devient un outil pour faire taire


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Vive la liberté de la presse
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Au Rwanda, la pression sur les YouTubeurs critiques ne cesse de s’intensifier, entre arrestations sur le territoire et campagnes de stigmatisation visant les voix dissidentes à l’étranger. Parallèlement, un vocabulaire de plus en plus chargé s’impose dans le discours public, contribuant à leur délégitimation.

L’arrestation arbitraire de deux YouTubeurs de la chaîne Imbarutso ya demokarasi s’inscrit dans une dynamique plus large, marquée par un durcissement des pressions exercées contre les créateurs de contenus critiques, y compris ceux opérant depuis l’étranger.

Toute critique à l’égard des autorités de Kigali, même modérée, peut exposer à des représailles. Pour les chaînes basées dans le pays, les leviers de contrôle sont directs : arrestations, détentions ou suspension d’activités suffisent généralement à faire taire les voix dissidentes.

Pour les créateurs installés à l’étranger, les formes de pression diffèrent, sans être moins efficaces. Elles passent notamment par la stigmatisation et par l’usage d’un vocabulaire de plus en plus disqualifiant. Dans ce registre, le renouvellement des termes employés pour désigner les opposants traduit une volonté de les marginaliser dans l’espace public.

Par le passé, les voix critiques ont été assimilées à des « génocidaires » ou à des « interahamwe », en référence aux anciennes milices associées au régime déchu. Dans le contexte rwandais, ces termes, particulièrement lourds de sens, contribuent à disqualifier les critiques en les inscrivant dans une mémoire historique sensible.

Émergence d’un vocabulaire de stigmatisation

Plus récemment, deux termes se sont imposés dans ce registre : « Ibigarasha » et « abahezanguni ».

Le premier, « Ibigarasha », trouve son origine dans le vocabulaire des jeux de cartes, où il désigne des cartes sans valeur. Par extension, dans le langage courant, et plus encore dans le champ politique, le terme est devenu une insulte visant des individus jugés insignifiants ou méprisables. Il est notamment utilisé pour qualifier d’anciens alliés du pouvoir ayant pris leurs distances ou quitté le pays.

Le second, « abahezanguni », est un néologisme renvoyant à l’idée d’« extrémistes ». Son usage tend à s’étendre et s’applique de manière de plus en plus large à différentes figures critiques.

L’apparition et la diffusion de ces termes illustrent une évolution du registre discursif, dans laquelle le langage devient un instrument de disqualification des voix dissidentes.

Ces derniers jours, plusieurs chaînes YouTube bénéficiant d’une large audience ont été ciblées. D’autres voix critiques indépendantes ont également été visées, se voyant publiquement affublées de qualificatifs dépréciatifs.

Sans chercher à dresser une liste exhaustive des personnes ou des médias concernés, il apparaît surtout nécessaire d’appeler à l’apaisement. Dans un pays où l’histoire a tragiquement montré le pouvoir destructeur des mots, leur usage ne saurait être anodin. La banalisation d’un langage de stigmatisation ne fait qu’alimenter les tensions et restreindre davantage l’espace du débat.

À l’inverse, reconnaître la légitimité de la critique, même lorsqu’elle dérange, constitue un préalable essentiel à toute société apaisée. La liberté d’expression ne fragilise pas l’État : elle contribue, au contraire, à en renforcer la solidité sur le long terme.

Faustin Kabanza
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Faustin Kabanza est penseur et chroniqueur engagé, particulièrement attentif aux questions sociopolitiques, intellectuelles et humaines liées à l’Afrique, notamment à l’Afrique centrale. Linguiste et éducateur spécialisé de formation, il s’intéresse à la transmission du savoir et aux dynamiques culturelles et sociales du continent
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