Gaulard Nianzi : « La scène, c’est ce que j’affectionne le plus ! »

Pour cet intellectuel de la musique congolaise qu’est Gaulard Nianzi, l’heure est arrivée pour les artistes de s’organiser afin de faire face aux crises multiples qui guettent leur milieu. Celui qui vient de sortir Héritage 3 S, un nouvel et superbe album tout en couleurs, n’ignore pas les défis qui l’attendent : affronter la scène après 10 ans d’absence, et transmettre la connaissance aux plus jeunes. Interview à cœur ouvert.

Afrik.com : Pourquoi cette absence de 10 ans de la scène musicale, et qu’est-ce qui justifie votre retour ?

Gaulard Nianzi :
Tout est relatif à quelque chose. C’est suite à une piraterie de mes œuvres sur lesquelles j’avais investi toutes mes économies parce que j’avais été coproducteur de ces œuvres. Après le procès que j’ai gagné bien entendu, n’ayant plus de moyens et boudé par le fait d’avoir porté plainte contre l’un des leurs, la seule solution pour repartir en studio était les sous. La suite, si j’ai refait plus de dix ans après un disque que j’intitule Héritage 3 S, j’aimerais bien transmettre un jour cet héritage à d’autres.

Ce qui justifie mon retour, c’est que j’ai écouté tout ce qui s’est fait autour de moi, et j’ai estimé que la nouvelle génération des artistes était plus axée vers la dépravation des mœurs et aux limites d’agresser l’éthique et la morale. Et comme tout bon grand-frère africain, je me devais de rappeler à ces jeunes, comme on dit chez nous : Si tu perds ta route, repars au carrefour.

Afrik.com : Pourquoi votre disque rend-il un hommage à Jean-Serge Essous ?

Gaulard Nianzi :
Je crois que c’était une obligation pour moi, parce qu’il n’y a pas, selon moi, meilleur maître que lui.

Afrik.com : Dans quelles circonstances aviez-vous connu Essous ?

Gaulard Nianzi :
Ah ! J’ai connu Essous depuis ma plus tendre enfance. Il était très copain avec mon père. Et comme tout enfant né à Poto-Poto (bouillante commune de Brazzaville, ndlr), il serait insensé d’ignorer que c’est ce monsieur qui a bercé notre enfance. Il a été aussi le modèle de beaucoup d’artistes de mon époque.

Afrik.com : Quelle est votre opinion sur la musique congolaise d’aujourd’hui ?

Gaulard Nianzi :
Mon opinion ne se limiterait pas à la musique congolaise. Ayant vécu dans d’autres horizons, l’expérience démontre qu’on ne puisse parler de musique en la cloisonnant dans un pays, car celle-ci est universelle. La note de do restera la même sur tous les continents. Et ça, 3 S (du nom d’Essous, ndlr) l’a dit, la musique n’a pas de frontières. Par contre, si je dois me cantonner à la musique des deux Congo, toute ma peine est de constater que l’artiste-musicien congolais est réduit à sa plus simple expression. Les politiques le boudent, et puisqu’il est vecteur et transmetteur de certains messages, ces derniers estiment que le musicien est aussi un ennemi qu’il faut contrôler et anéantir.

Afrik.com : Vous êtes l’un de rares artistes congolais de votre génération à vivre pleinement et exclusivement de sa musique. Comment l’expliquer ?

Gaulard Nianzi :
Il n’y a pas meilleur sourd que celui qui refuse d’entendre. Car si la musique est une science, pour la faire il faut l’aimer. En l’aimant, on endure, et on endure tout en la jouant.

Afrikcom : Quelles sont les chances que vous donnez à votre album au moment où le secteur musical connaît plein de mutations ?

Gaulard Nianzi :
Je suis conscient que même le CD est en train de mourir. J’exhorte donc tous les artistes africains, particulièrement de l’Afrique Centrale, d’essayer de réfléchir sur la nouvelle manière de faire la musique.

Afrik.com : Dans votre disque on sent l’influence à la fois des Pamelo Mounk’a, Jean-serge Essous, Sam Mangwana, Youlou Mabiala, Bantous de la Capitale et l’O.K. Jazz. Pourquoi ?

Gaulard Nianzi :
J’appartiens, ma génération et moi-même, à ceux sortis de cette école dont vous venez de citer les maîtres.

Afrik.com : Quelles sont les choses qui vous ont inspiré pour réaliser ce nouvel album ?

Gaulard Nianzi :
La mort de 3 S.

Afrik.com : On vous a connu dans les années 80 en tant que membre cofondateur du groupe  » Les officiers de la musique congolaise  » en RDC et à Paris, avec vos complices Tchico Tchicaya, Passi Jo et Denis Loubassou. Pourquoi ce groupe a-t-il connu la fin et que sont devenus les autres ?

Gaulard Nianzi :
Ah très bonne question ! Si je m’étais permis d’appeler ce groupe  » Les officiers de la musique congolaise « , c’est parce qu’en regardant autour de moi, j’avais cru que la société militaire était la plus organisée par sa hiérarchie, cela me paraissait être aussi la plus disciplinée. Mais malheureusement, quelles que soient la valeur et la grandeur d’une philosophie, l’homme peut la rendre utopique. Ceci étant, je suis en très bons termes avec eux, et puis une amitié indéfectible me lie à Tchico Tchicaya, idem pour Passi Jo qui, lui, est resté vivre en Australie. Quant aux causes de la disparition de l’orchestre les officiers, pour moi tout ça c’est du passé.

Afrik.com : Votre cousin l’artiste Youlou Mabiala est sérieusement malade. Pensez-vous qu’il puisse reprendre un jour comme vous le chemin des studios et de la scène ?

Gaulard Nianzi :
Ma pensée n’est pas la volonté divine. Mais mon souhait serait qu’il retrouve la scène. C’est un très grand artiste mais la nature en a décidé autrement. Mais puisque le mot « miracle » existe, nuit et jour dans mes pensées les plus profondes, dans toutes mes prières quotidiennes, je souhaite que le miracle se réalise pour qu’il se rétablisse.

Afrik.com : On le voit à travers votre CD, vous êtes un artiste éclectique, partagé entre la rumba, la salsa, les rythmes folkloriques, le rap et le slow. Pourquoi toutes ces tendances dans un même disque ?

Gaulard Nianzi :
Je voulais en faire un disque arc-en-ciel.

Afrik.com : Vous sentez-vous prêt à défendre cet album sur les scènes françaises et ailleurs ?

Gaulard Nianzi :
Oui jusqu’au bout, car je suis un véritable jusqu’au-boutiste. Et la scène, c’est ce que j’affectionne le plus !

Afrik.com : Quels sont les artistes qui ont participé dans cet album ?

Gaulard Nianzi :
J’ai eu Ricky Siméon, Makirimbia, Athis Sita, Press Mayindou à la guitare, et d’autres jeunes tels que Walo, Toussaint, Rosselin et Yannick. Il y en a d’autres que je ne cite pas à cause de leurs orchestres initiaux (parce qu’ils ont travaillé seulement en tant que « requins » de studio et ne font pas partie de mon groupe les 3 S). Je voudrais souligner que la plupart de mes musiciens ont entre 19 et 25 ans. J’ai opté pour les jeunes parce qu’il faut bien passer le témoin comme à la course au relais. Si l’on veut que cette nouvelle génération soit dans l’éthique et la morale qui était celle que nous avons hérité de nos anciens, nous devrions faire comme dans une course de relais, c’est à dire passer le bâton à la nouvelle génération.

Afrik.com : La concurrence est-elle aussi rude entre les orchestres de Brazzaville, comme c’est le cas à Kinshasa ?

Gaulard Nianzi :
Ca ne m’intéresse pas. Je ne trouve pas qu’elle soit aussi rude qu’ici ; en musique, la concurrence est source d’émulation. On a bien vu dans le passé que les Vicky Longomba, les Franco, les Kwami, Rochereau et autres se lançaient de petites piques. Et pour certains, ces piques ont rehaussé leur notoriété.

Afrik.com : Que pensez-vous de la question de droits d’auteurs qui demeurent une plaie en Afrique ?

Gaulard Nianzi :
Que les musiciens apprennent à connaître quels sont leurs droits, et que les politiques comprennent qu’il s’agit de nous, artistes, et donc qu’ils nous laissent la possibilité de gérer notre chose hors de la gabegie des fonctionnaires.