Les Bantous de la capitale, un monument en péril

« Inquiétantes. Pitoyables. Médiocres. Pathétiques… » Les épithètes virulentes fusent à propos des prestations des Bantous de la capitale, les dimanches, à La Détente. Si bien que des voix, et pas des moindres, s’élèvent pour demander la reprise en main de l’orchestre par Cosmos Mountouari.

Ça rouspète, ça râle et raille, ça va même jusqu’à prôner la retraite des monuments de la musique congolaise. Ce dimanche 24 octobre, les Nino Malapet, Rikky Siméon et autres Kabako Lambert, comme à l’accoutumée, tentent de détendre à La Détente les couples fissurés ou avides de Rumba et de Salsa. Le bar est plein à craquer ; plusieurs spectateurs empiètent sur la piste. Il faut jouer les gros pour se frayer un chemin.

A 18h pétantes, les Bantous entonnent, Comité ya Bantou. S’ensuivent d’autres merveilles du passé, parmi lesquelles Amour de Nombakélé de Pamelo Mounka. Hélas ! La rigueur, l’harmonie et le cœur n’y sont pas. Les voix et la batterie de Rikky Siméon somnolent ; les guitares ronflent ; le piano miaule. Pis, les demi-tons et les fausses notes assourdissent les oreilles des spectateurs inités. A vrai dire, 6000 kms – c’est la distance qu’il y a entre Brazzaville et Paris – séparent leur prestation de L’Olympia, en avril dernier, à celles de La Détente. Et comme pour ajouter à ce sublime amateurisme, le maire de Makélékélé, Maurel, et l’agitateur Nianzi Gaulard, massacrent de leur voix de grenouille Rosalie Diop de Nkounka Célestin, puis Eve de Ntaloulou Alphonse. Aucun doute, ce dernier s’est retourné dans sa tombe.

Il n’en fallait pas plus pour faire frémir de colère un fan des Bantous de la capitale. L’homme, alors, s’approche de Cosmos Mountouari, lequel est assis dans un coin, en bonne compagnie. « Ya Côme, vous devez reprendre en main cet orchestre ! Sinon, c’est la fin », lui dit-il, le front fermé. L’intéressé, lui, esquisse un léger sourire, puis fait « non » de la tête…

Qu’est-ce qui pousse les Bantous à se ridiculiser ainsi ? Certes les Bantous doivent manger, se vêtir ou rouler carrosse comme leurs collègues de Kinshasa ! Mais encore faut-il mériter ces avantages par la qualité du travail. Or les Bantous semblent transposer la mentalité politique congolaise – faire de la politique, c’est réussir facilement – dans la musique. C’est oublier qu’être « Bantou » est d’abord un devoir, ensuite une philosophie. Autrement dit, tout Bantou doit œuvrer à la perpétuation du monument par « l’appel intérieur » qu’évoque à juste titre Nino Malapet ; puis se découvrir par une sorte de spéléologie musicale… Oui, être un « Bantou », c’est avoir la capacité de se dépasser, de montrer le chemin aux jeunes. « On ne vient pas chez les Bantous pour apprendre la musique, on y vient pour exprimer tout son talent, donc pour se dépasser », assène l’international TBK. Et d’implorer Dieu et les mânes des ancêtres pour que les Bantous s’extirpent de la boue. Comment ? Lui aussi espère le retour de Ya Côme.

Ndalla Graille à la manœuvre

Serge Essous ayant rejoint les limbes, Nino Malapet, Nganga Edo et Célestin Nkounka fatigués, les Bantous sont sans réel leader. Les centres de décisions sont multiples. « Mal nommer les choses, c’est ajouter à la misère du monde », dixit Albert Camus. A vrai dire, les Bantous sont un navire dépourvu de capitaine et de boussole. En perdition, donc. Le naufrage n’est plus qu’une question de minutes. Aussi Ndalla Graille est-il à la manœuvre. Bien sûr, en amateur de la Rumba et de la Salsa. Il multiplie les réunions avec Cosmos Mountouari. Mais Ya Côme est inflexible, et ce pour une raison majeure : il ne veut pas décevoir les jeunes musiciens qui l’accompagnent depuis deux ans. Question d’image. Les jeunes musiciens se dévouent pour lui, et il n’est pas dans ses intentions de les abandonner, au risque de ternir son image de « bon père »…

Une posture qui devrait réjouir le guitariste Passy Mermans, lequel, semble-t-il, ne souhaite pas le retour de Cosmos chez les Bantous. Aux dires de certains, Mermans attend son heure depuis longtemps ; il dort et se réveille avec la seule envie de diriger les Bantous. Mais en a-t-il les moyens ? C’est un musicien de la RDC, sous couvert d’anonymat, réputé et fan des Bantous, qui donne un élément de réponse : « Il (Mermans) veut diriger les Bantous ! De mémoire, il n’a encore rien fait qui retienne durablement l’attention. Il n’a pas l’aura ou le charisme d’un leader, il ferait mieux de se taire. »

Le sauvetage des Bantous dépend aussi du ministère de la Culture et des Arts. Son Excellence, Jean Claude Gakosso, sera-t-il excellent dans cet exercice de sauvetage ? A priori, il réagit plus aux articles et aux critiques qu’il n’agit. Comment comprendre que les Bantous jouent dans un bar antique, indigne d’eux? Il va sans dire que Brazzaville manque de salles de spectacle. Il appartient donc aux différents acteurs politiques et culturels d’irriguer ce désert : jouer à La Détente, c’est comme un adulte de 50 ans qui joue aux billes. Le refus de grandir, tel Oscar, le héros du Tambour de Günter Grass. Quant à Henri Djombo, président de l’UNEAC (union nationale des écrivains et artistes congolais), il admire Cosmos Mountouari et la rumba. Mais nul ne sait ses intentions sur le sauvetage des Bantous. C’est ça aussi le Congo, le mystère règne en maître. Dans tous les domaines.

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