
Le procès de Félix Bingui, alias « Le Chat », s’est ouvert ce lundi 18 mai 2026 devant le tribunal correctionnel de Marseille. Arrêté au Maroc en 2024 puis extradé en janvier 2025, le chef présumé du clan Yoda comparaît avec 19 coprévenus pour trafic de stupéfiants, association de malfaiteurs et blanchiment. Un dossier qui résume à lui seul la guerre des clans marseillais et l’internationalisation du narcotrafic.
Le clan Yoda, La Paternelle et le point de deal de « La Fontaine »
Le clan Yoda a longtemps figuré parmi les organisations les plus en vue du narcotrafic marseillais. Son fief était la cité de la Paternelle, dans le 14e arrondissement, et plus précisément le point de vente baptisé « La Fontaine ». Moins de 700 habitants, mais une position stratégique à quelques centaines de mètres d’un échangeur autoroutier, qui en faisait l’un des points de deal les plus rentables des quartiers nord.
Selon les enquêteurs, Félix Bingui aurait piloté ce réseau entre 2021 et 2023, à la tête d’une organisation parfaitement structurée et hiérarchisée, alors même qu’il se trouvait le plus souvent au Maroc ou à Dubaï.
Le procès, qui doit durer jusqu’au 5 juin, se tient devant la 7e chambre correctionnelle, spécialisée dans la criminalité organisée, sous un dispositif de sécurité renforcé. Félix Bingui, 35 ans, comparaît aux côtés de 19 coprévenus pour trafic de stupéfiants, association de malfaiteurs et blanchiment, le tout en récidive légale. Il encourt vingt ans de prison. Deux prévenus, sous le coup d’un mandat d’arrêt, seront jugés par défaut. Le « Chat » conteste l’ensemble des faits qui lui sont reprochés.
Arrestation à Casablanca le 8 mars 2024 : le tournant marocain
L’épisode marocain est central dans le dossier. Le 8 mars 2024, Félix Bingui est interpellé à Casablanca par la police marocaine, sur la base d’un mandat d’arrêt délivré par un juge d’instruction marseillais et d’une notice rouge d’Interpol. Les chefs visés vont de l’importation de stupéfiants en bande organisée, à association de malfaiteurs, blanchiment et non-justification de ressources.
En fuite depuis plusieurs mois, il s’était réfugié dans le royaume après le déclenchement, début 2023, de la guerre avec la DZ Mafia. Le Maroc apparaît ici comme le lieu où s’interrompt la cavale d’un acteur présumé majeur du narcotrafic marseillais.
L’extradition est intervenue le 21 janvier 2025. Elle a été saluée par Gérald Darmanin, devenu garde des Sceaux en décembre 2024, après avoir été ministre de l’Intérieur lorsque Bingui avait été arrêté. Sur X, il a remercié les autorités marocaines d’avoir engagé la procédure permettant à la justice française de le juger. Depuis, le « Chat » est incarcéré au quartier de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) de la prison de Vendin-le-Vieil, dans le Pas-de-Calais.
Guerre des clans : le glaçon de Phuket et le double assassinat de Salou
Le récit du conflit a son point de bascule, devenu presque légendaire. Tout serait parti d’une simple altercation dans une boîte de nuit de Phuket, en Thaïlande, autour d’un glaçon que Félix Bingui aurait lancé au visage d’Abdelatif Mehdi Laribi, l’un des chefs présumés de la DZ Mafia.
À partir de février 2023, la lutte pour le contrôle des points de vente du nord de Marseille fait basculer la ville dans une séquence sans précédent : 49 narchomicides recensés sur l’année, dont 35 directement reliés à la rivalité Yoda-DZ Mafia. Le 3 mai 2023, le beau-frère de Bingui et un autre proche du clan Yoda sont abattus à Salou, en Catalogne, par un commando rival. L’épisode marque une rupture. Une partie du noyau dur de Yoda s’exile alors, principalement au Maroc et à Dubaï.
Une organisation pilotée depuis le Maroc et les Émirats
Selon l’enquête, Félix Bingui possède plusieurs biens immobiliers à Dubaï, où il a également créé une société avec son « bras droit » présumé, Mohamed Hussein Saleh, dit « Pirate ». Les investigations détaillent un train de vie fastueux : hôtels et restaurants de luxe, montres et vêtements de marque, achat de villas. Les enquêteurs présentent Bingui comme « le chef incontestable » du réseau, organisant des réunions d’équipe et donnant ses « instructions » lors de ses passages à Marseille.
Sur le terrain, l’équilibre s’est défait. En 2024, le nombre de règlements de comptes est divisé par deux à Marseille. Cependant ce reflux traduit en réalité la victoire la DZ Mafia. Les notes du SIRASCO (service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée) décrivent à partir de 2024-2025 une organisation devenue hégémonique sur le marché marseillais et en pleine « conquête territoriale » au-delà des Bouches-du-Rhône.
Cette emprise s’est confirmée depuis entraînant en retour le 9 mars 2026, l’opération « Octopus », coordonnée par la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille et menée par plus d’un millier de gendarmes, qui a abouti à l’interpellation de 42 personnes dans six départements et dans plusieurs établissements pénitentiaires. Parmi elles, Amine O., Gabriel O. et Mahdi Z., présentés comme les trois « pères fondateurs » de la DZ Mafia, soupçonnés de continuer à diriger l’organisation depuis leurs cellules. Dans cette opération, vingt-six personnes sont mises en examen et quinze placées en détention provisoire.
Marseille, Casablanca, Dubaï : un narcotrafic devenu transnational
Le procès Bingui rend compte d’une double évolution. La justice française juge un dossier emblématique des affrontements qui ont ensanglanté Marseille en 2023, mais l’itinéraire du principal prévenu rappelle que les réseaux marseillais se lisent désormais à l’échelle internationale. Entre la Paternelle, Casablanca, Dubaï, l’Espagne et la Thaïlande, le clan Yoda fonctionnait déjà comme une structure mobile, dotée de logistiques, de lieux de repli et de patrimoines à l’étranger.
Dans cet écheveau, le Maroc apparaît d’abord comme un lieu de refuge, c’est la première destination des fugitifs français selon Interpol, mais aussi comme un partenaire judiciaire décisif, pour l’arrestation comme pour l’extradition. Mais sa place dans le dossier mesure aussi le degré d’internationalisation du narcotrafic marseillais. Le chef présumé d’un clan né autour d’un point de deal de la Paternelle tombe à Casablanca.
Ainsi, le dossier Bingui documente la fin du cycle du clan Yoda, longtemps redouté puis débordé par une DZ Mafia plus structurée. Et il confirme que la réponse au narcotrafic se joue désormais dans la coopération judiciaire entre États.




