Face au voile

Le thème en France est d’actualité. Mais que savons-nous réellement de la place du voile dans les sociétés d’héritages chrétien et musulman ?
Elisabeth Dufourcq, haut fonctionnaire française, écrivaine, et Fanny Colonna, directrice de recherche Centre national de recherche scientifique (CNRS), nous éclairent respectivement sur les raisons pour lesquelles les femmes se voilent en Europe et les « aspects pratiques » de ce vêtement dans le monde musulman. Elles ont tenu le 5 mai dernier une conférence intitulée Histoire et anthropologie du voile dans le christianisme et l’Islam au Musée du quai Branly à Paris.

La loi est en vigueur. Depuis près d’un mois, il est interdit de dissimuler son visage dans l’espace public français. Une mesure qui soulève nombre d’interrogations sur la place du voile dans la société française, par extension en Occident, et sur son usage dans les pays musulmans. « La question du voile dans la tradition occidentale n’a pas d’importance, mais le rapport au visage est fondamental. Un visage caché est difficilement acceptable », analyse Elisabeth Dufourcq. L’auteure d’Histoire des chrétiennes, l’autre moitié de l’Evangile explique que « le voile n’est quasiment pas mentionné dans les quatre évangiles, à l’exception d’une fois où Marie-Madeleine est décrite avec un voile qui recouvre ses cheveux ». Plus généralement, les textes religieux chrétiens ne régissent pas la tenue des femmes. Il y est juste question de la « décence », notamment en ce qui concerne le port de vêtements ou de parures qui témoignent de l’aisance de ceux les portent.

Par contre, les sourates 24 et 33 du Coran, le livre saint de l’islam, décrivent la manière dont les femmes doivent s’habiller et se comporter. Le prophète Mahomet commande à ses épouses, filles et femmes de croyants de « ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées ». Il exhorte d’autre part les croyantes « de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines ». Pour la sociologue et anthropologue Fanny Colonna, directrice de recherche au Centre national de recherche scientifique (CNRS), «le port du voile par les musulmanes est une pratique qui en entraîne d’autres, comme les cinq prières, le jeûne annuel (ramadan), etc. Le prophète de l’Islam (Mahomet) n’est pas l’inventeur de ce vêtement qui existait dès la période hellénistique… Il s’agit surtout d’une injonction au contrôle de son corps».

Distinction sociale, ornementation et religion

Si pour l’évangéliste Saint Paul le voile est dans le cœur, «il estime cependant que les femmes doivent porter le voile lorsqu’elles prient ou prophétisent. Les hommes ne doivent quant à eux ni prier ni prophétiser avec les cheveux longs», signe de féminité, affirme Elisabeth Dufourcq qui indiquent que seules les religieuses au Moyen-Age acceptaient le voile religieux. «Certaines vierges portaient le voile lorsqu’elles ne voulaient pas se marier, de même pour les veuves qui ne désiraient pas se remarier», relate l’ancienne secrétaire d’Etat à la recherche. Elles manifestaient ainsi la volonté d’autonomie que leur permettait la vie en congrégation, avant que les pères de l’Eglise ne décident leur claustration. Si « les anciennes esclaves affranchies ou libertinas ne se voilaient pas, les femmes de l’aristocratie portaient des coiffes », rappelle Elisabeth Dufourcq. D’autre part, l’histoire de l’Europe est secouée par des conflits autour du voile religieux. « Des femmes non voilées arrachaient parfois le voile des vierges ou des veuves, probablement par haine antichrétienne… Durant la révolution française, les femmes voilées étaient perçues comme opposées aux idées des lumières », indique l’ancienne professeure d’histoire-géographie.

Les différents types de voiles islamiques

 Le hijab est le voile islamique traditionnel. Plus répandu en France et dans le monde musulman, il est souvent associé au foulard. Il s’agit d’un tissu recouvrant les cheveux, les oreilles et parfois les épaules. Il est souvent porté avec des vêtements de type plus occidentaux par les jeunes filles ou avec une tunique et un imperméable. Le nom hijab signifie « cacher », « dérober au regard ».

 Le tchador est un large tissu généralement noir qui laisse apparaître l’ovale du visage. Il est très répandu en Iran.

 Le niqab est composé d’un grand voile pour couvrir les cheveux et d’un second pour cacher le visage à l’exception des yeux. Il s’est répandu dans les pays du Golfe persique avec l’influence du wahhabisme. Ce voile dit « intégral » est interdit en France depuis le 11 avril.

 La burqa est un type de voile généralement bleu ou marron qui recouvre entièrement le corps. Une grille dissimule les yeux. Le vêtement traditionnel des tribus pachtounes afghanes est également présent dans certaines régions du Pakistan. Elle est aussi interdite en France.

Le voile en Orient remplit également plusieurs fonctions. Initialement, le voile religieux est un outil « aristocratique», explique Fanny Colonna. Elle ajoute qu’en Algérie, il était encore « quasiment absent du milieu paysan » le siècle dernier. En milieu urbain, en revanche, du fait des « fréquentes rencontres imprévues entre les hommes et les femmes, le port du voile y était beaucoup plus développé », raconte la sociologue qui est née dans l’ancienne colonie française. Le port de ce vêtement semble ainsi répondre à un souci de bien-être, une façon de se protéger du regard des autres. Il peut aussi répondre dans certains cas à un désir de respectabilité ou tout simplement d’individualité. Fanny Colonna indique par exemple que « le nouveau voile » ne vise pas du tout à cacher son corps, mais à faire preuve de coquetterie. A l’inverse, certains types de voiles tendent à effacer toute différence.

Le voile au Maghreb et en France

« Le port du voile s’est largement étendu dans les pays du Maghreb », déclare la directrice de recherche CNRS. En Algérie, la colonisation a empêché les leaders réformistes de dire : « Enlevez le voile ! », explique-t-elle. Le renoncement au voile étant un prérequis à la colonisation, le voile est apparu au moment de l’indépendance comme un symbole de lutte pour la patrie. Ensuite, pour des raisons propres à l’histoire algérienne, certaines femmes ont été amenées à se voiler pour se protéger. Des travailleuses salariées à Constantine dès 1954 portaient le voile pour se prémunir d’une « situation de crise ou de danger social ». Certaines faisaient le choix de la claustration. La pratique s’est par la suite répandue. En Egypte, « il n’y a jamais eu autant de voiles » que depuis la récente révolution, affirme la conférencière qui précise que, malheureusement, il y a eu des actions « anti-femmes » au Caire lors de la journée de la femme le 8 mars dernier.

Pour la sociologue et l’anthropologue, il ressort des témoignages de certaines femmes ou jeunes filles voilées en France que ces « actrices sont socialement vulnérables ». Fanny Colonna explique que ces femmes qui acceptent de « s’exprimer isolément » sont souvent « très jeunes et seules dans leur combat », et semblent quelques fois « influencées dans leurs propos». « Est-ce que la loi sur le voile intégral adoptée récemment va améliorer les choses ?», s’interroge la sociologue qui ne semble pas convaincue de son bien-fondé. Dans le fond, elles cherchent à « s’inventer une bonne vie », estime la chercheuse.