Éthiopie : pourquoi les chrétiens orthodoxes sont-ils pris pour cible en Oromia ?


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Eglise d'Ethiopie
Eglise d'Ethiopie

Depuis fin février, la région éthiopienne d’Oromia est frappée par une série d’attaques contre la communauté orthodoxe : fidèles abattus, églises brûlées, villages vidés de leurs habitants. Une violence où se mêlent rancœurs ethniques, conflits fonciers et vieux contentieux avec une Église longtemps adossée au pouvoir impérial.

Le 26 février 2026, des hommes armés ouvrent le feu sur la foule d’un marché de la zone d’Arsi oriental, au sud-est d’Addis-Abeba. Selon l’ONG Portes ouvertes, vingt chrétiens orthodoxes et un gardien musulman sont tués ; plusieurs autres fidèles restent introuvables, probablement enlevés. Les assaillants s’en prennent ensuite à une église avant d’incendier des habitations et des récoltes.

Une succession d’attaques dans l’Arsi oriental

Deux jours plus tard, une nouvelle attaque frappe un lieu de culte de la même zone. Des hommes armés y font sept morts, dont un prêtre. La Commission éthiopienne des droits de l’homme attribuera début mars ces exactions à des combattants de l’Armée de libération oromo (OLA), plus connue localement sous le nom de « Shene ».

Les violences se poursuivent au printemps. En mars, le district de Shirka enregistre au moins vingt et un morts parmi les fidèles orthodoxes. Fin mai, c’est au tour du secteur de Teleta Gebriel et des villages alentour. Une église vieille de plus d’un siècle, Saint-Gabriel, part en fumée, deux autres sont pillées, et le bilan humain oscille entre 37 et 40 morts selon les sources ecclésiastiques et associatives. Plusieurs centaines de familles fuient la zone.

Le poids de l’histoire d’une Église longtemps liée au trône

Prêtres et églises sont délibérément visés, mais le conflit ne se réduit pas à un affrontement religieux : des dignitaires musulmans locaux ont condamné les massacres, et des fidèles musulmans figurent eux-mêmes parmi les victimes.

Une partie de l’explication tient à la place particulière de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo. Présente depuis plus de 1 600 ans dans le pays, elle a longtemps constitué l’un des piliers de la monarchie, jusqu’à la chute de l’empereur Haïlé Sélassié en 1974. Ses biens sont confisqués sous la dictature du Derg, mais l’institution garde une influence considérable et revendique aujourd’hui environ 40 % de la population éthiopienne.

Pour une partie du nationalisme oromo, cette Église continue toutefois d’incarner l’ancienne domination des élites amharas du Nord et la mise à l’écart des peuples des périphéries du pays.

Terres, ethnicité et rivalités de pouvoir

En Oromia, appartenance religieuse et identité ethnique se recoupent largement. De nombreuses victimes orthodoxes sont assimilées aux Amharas, alors même que leurs familles cultivent ces terres depuis plusieurs générations. Elles se retrouvent ainsi visées en tant qu’orthodoxes, en tant qu’Amharas supposés, et en tant que représentants d’un ordre politique révolu.

Les tensions sur le foncier, la pression démographique et la compétition pour l’accès aux emplois publics nourrissent ces rancœurs. La religion devient alors un marqueur commode pour désigner un groupe à chasser.

Le gouvernement d’Addis-Abeba continue de désigner l’OLA comme responsable des attaques. Mais l’absence d’enquêtes indépendantes menées jusqu’à leur terme laisse planer le doute sur l’identité réelle de tous les assaillants. Un rapport diffusé par le Conseil interreligieux éthiopien a même estimé, à propos de l’attaque de février, qu’elle ne relevait pas d’une motivation religieuse ou ethnique établie, signe des divergences d’interprétation qui entourent ces événements.

Une colère qui remonte jusqu’à Addis-Abeba

Face à ce que le patriarche Abune Mathias qualifie de « chaîne de violence », plusieurs voix au sein de la hiérarchie orthodoxe réclament des poursuites judiciaires et accusent le Premier ministre Abiy Ahmed de fermer les yeux sur ces massacres.

Cette méfiance envers le pouvoir central n’est pas nouvelle. Depuis l’arrivée d’Abiy Ahmed en 2018, lui-même d’origine oromo et de confession protestante, les relations entre l’État et le Saint-Synode se sont progressivement dégradées, jusqu’à la tentative, en 2023, de créer un synode dissident propre à l’Oromia.

Dans l’Arsi oriental, la question religieuse sert ainsi de révélateur à un conflit plus large sur la terre, l’ethnicité et le pouvoir. Les autorités fédérales et régionales n’ont pour l’instant pas annoncé de mesures concrètes pour sécuriser la zone ni identifié publiquement les responsables des différentes attaques.

Hélène Bailly
Spécialiste de l'actualité d'Afrique Centrale, mais pas uniquement ! Et ne dédaigne pas travailler sur la culture et l'histoire de temps en temps.
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