
Depuis la mi-août, les localités de Jwak Maitumbi et Bin-Per, dans l’État du Plateau, ont de nouveau été frappées par des attaques meurtrières attribuées à des groupes peuls radicalisés. Alors que Donald Trump affirme avoir « largement mis fin » aux tueries de chrétiens et que le Parlement européen hausse le ton, Guillaume Guennec Codirecteur de l’ONG Portes Ouvertes France&Belgique détaille pour Afrik.com sa méthodologie de vérification, revient sur la complexité de la crise nigériane et explique pourquoi l’ONG se refuse à employer le mot « génocide ».
La région du Plateau, au centre du Nigeria, a de nouveau été le théâtre d’exactions ces dernières semaines avec des attaques repoussées le 12 août à Murish, Mairana et Jwak Maitumbi, l’incendie de cette dernière localité, puis un raid meurtrier contre Bin-Per dans la nuit du 18 août. Ces violences interviennent alors que la diplomatie internationale se saisit du dossier : résolution d’urgence du Parlement européen le 9 juillet, communication conjointe de cinq experts indépendants de l’ONU restée sans réponse d’Abuja, ou encore frappes américaines revendiquées par Donald Trump. Afrik.com était récemment revenu sur les angles morts de cette crise (« Violences religieuses en Afrique subsaharienne : sortir les victimes de l’angle mort »). Cette fois, l’ONG précise sa méthodologie de vérification des faits, répond aux critiques adressées à ses chiffres et explique sa vision des évènements.
À Bin-Per comme à Jwak Maitumbi, des survivants affirment que les militaires ne sont intervenus qu’après le départ des assaillants. Quels éléments documentés vous permettent d’évaluer la responsabilité des forces de sécurité nigérianes ?
Guillaume Guennec : Les assaillants avaient d’abord tenté d’attaquer les localités de Murish, Mairana et Jwak Maitumbi le 12 août, scandant « Allahu Akbar » et ouvrant le feu, alors que les résidents travaillaient dans les champs. Un réseau de sécurité local est parvenu à déjouer l’attaque des deux premières localités, mais les assaillants ont réussi à pénétrer dans Jwak Maitumbi, incendiant maisons, églises et terres agricoles.
Ces mêmes assaillants ont attaqué le village de Bin-Per Bwai le 18 août pendant la nuit, allant de maison en maison pour tuer à la machette les habitants. Parmi les victimes, beaucoup de femmes et d’enfants, car certains hommes étaient sortis monter la garde, ignorant que les assaillants s’étaient déjà infiltrés au sein même de la communauté, grâce aux buissons assez touffus en saison des pluies pour offrir une cachette.
Un groupe local, le « Mwaghavul Youth Movement », a accusé les autorités d’avoir échoué à protéger les communautés les plus vulnérables et a appelé à revoir la sécurité dans la région.
Quoi qu’il en soit, il est des responsabilités régaliennes de tout État d’assurer la protection et la sécurité de ses citoyens. La Constitution du Nigeria explicite que l’État a l’obligation absolue de respecter et de protéger les personnes et que chacun a le droit à la vie, à la sécurité et à l’intégrité physique. Tant que les attaques continuent, il y a échec des autorités à remplir ces responsabilités. Un autre pendant de ce sujet est la question de l’impunité pour ceux qui violent les droits défendus par la Constitution, entraînant une perte de confiance des citoyens – même s’il y a des signaux récents d’une intensification des arrestations et jugements, surtout concernant les groupes Boko Haram et ISWAP.
Le gouvernement nigérian doit donc urgemment :
- Apporter une aide humanitaire adéquate aux survivants des violences
- Mettre en place de nouveaux moyens de garantir la sécurité des civils
- Assurer que les perpétrateurs répondent de leurs actes devant la justice
- Mettre en place un processus de réconciliation pour répondre aux causes profondes de la violence.
Les attaques du Mangu s’enchaînent depuis le 12 août dans les deux sens : trois morts dont deux éleveurs peuls lors d’un affrontement, puis des versions contradictoires sur l’attaque du 16 août à Jwak Maitumbi, où une source proche de l’armée décrit la destruction d’habitations peules quand les responsables communautaires font état de trente chrétiens tués. Comment votre réseau vérifie-t-il ce type de séquence ?

Guillaume Guennec : Portes Ouvertes ne comptabilise que les cas de persécution des chrétiens, et ce sujet est notre unique expertise. L’Index Mondial de Persécution des Chrétiens ne prend donc pas en compte les affrontements entre les forces de sécurité et les groupes armés, ni la violence criminelle générale sans lien avec l’identité chrétienne des victimes, ni les rapports peu fiables qui ne peuvent être vérifiés ou cross-checkés par triangulation.
Portes Ouvertes a établi depuis des décennies un réseau de partenaires de long terme avec des églises, des responsables communautaires, des défenseurs des droits humains et des chercheurs au Nigeria. Nos rapports de terrain sont détaillés avec date, lieu, perpétrateurs supposés et identité des victimes ; vérifiés par nos partenaires de terrain pour assurer la crédibilité de nos chiffres ; cross-checkés si possible avec les sources médiatiques, officielles ou d’ONG, puis revus par nos analystes régionaux.
Souvent, nous avons donc un décalage avec l’actualité « chaude », qui correspond au temps de collecter, vérifier voire cross-checker les informations. Avant les attaques à Mangu (au sujet desquelles j’ai partagé l’essentiel de nos informations dans la question précédente), il y avait eu une attaque massive contre le village de Naridon (LGA Kaura, État de Kaduna) la nuit du 26 au 27 juillet. Mais ce n’est que le 30 juillet que nous avons la confirmation que les 30 victimes étaient chrétiennes (21 catholiques et 9 évangéliques de l’église ECWA). Reste à établir les responsables de l’attaque et si les faits permettent d’estimer que les victimes ont été visées en raison de leur identité chrétienne, afin de confirmer qu’il s’agit de persécution… C’est la raison pour laquelle nous sortons en janvier un Index Mondial de Persécution des Chrétiens qui compile les faits de persécution allant d’octobre N-2 à septembre N-1 : le processus de collecte, de vérification et d’analyse des données est très long.
Je profite de votre question mentionnant les Peuls (ou Fulanis) pour préciser que si nous observons que certains membres de l’ethnie peule/Fulani ont été radicalisés par une idéologie islamiste violente qui justifie l’asservissement des chrétiens en tant qu’infidèles, nous veillons bien à ne pas communiquer d’une manière qui présenterait les Fulanis en général comme des militants, des extrémistes ou des terroristes… afin de ne pas jeter le blâme sur un groupe ethnique. Les Fulanis sont eux-mêmes victimes de violences. Ils ne sont pas non plus le seul groupe ethnique impliqué dans des violences. Un rappel de bon sens, néanmoins important, alors que la complexe crise sécuritaire nigériane fait l’objet de beaucoup de simplifications malheureuses.
Marc-Antoine Pérouse de Montclos conteste depuis plusieurs années la méthode retenue pour comptabiliser les chrétiens tués « en raison de leur foi ». Quel critère vous permet concrètement de classer une victime dans cette catégorie lorsque se superposent conflit foncier, banditisme, rançon, appartenance ethnique et religion ?
Guillaume Guennec : Nous avons depuis plusieurs années affiné et amélioré notre méthodologie. Pour poser les bases, notre définition de la persécution des chrétiens est la suivante : « Toute hostilité à l’égard d’une personne ou d’une communauté motivée par l’identification de celle-ci à Jésus-Christ ». Elle amène les précisions suivantes :
- Ce n’est pas la motivation religieuse de l’assaillant qui définit la persécution (sinon il n’y aurait que des religieux pour persécuter les chrétiens) mais le fait qu’il s’en prenne à des individus parce qu’il les a identifiés comme chrétiens (parfois sans connaître leur théologie mais en raison de préjugés à leur égard : chrétien = « riches » ; « contre-pouvoirs » ; « cinquième colonne de l’Occident » ; « sionistes » ; « infidèles »…)
- Cette définition inclut les actes violents mais aussi les discriminations et le climat d’intolérance qui, expérimentés au quotidien, écartent les chrétiens d’une vie normale en société.
- Dans le cas où la violence subie par les chrétiens n’est pas liée à leur foi ou à leur identification au christianisme, ou que les chrétiens souffrent de la même manière que le reste de la population, nous ne considérons pas qu’il s’agisse de persécution.
Notons au passage que la persécution des chrétiens n’a que très rarement un caractère exclusif car dans la plupart des pays, quand les chrétiens sont persécutés, d’autres groupes religieux le sont aussi.
La persécution demeure donc un phénomène complexe : il est parfois délicat d’estimer dans quelle mesure la pression ou la violence expérimentée par les chrétiens est liée à leur foi. Parfois même, il y a un phénomène de « double vulnérabilité » où la foi chrétienne devient un facteur aggravant d’une vulnérabilité liée au genre ou à l’ethnie (Femme ET chrétienne en Iran/Afghanistan ; Ouïghour ET chrétien en Chine…).
C’est la raison pour laquelle nous étudions les moteurs et mécanismes derrière la persécution, afin de comprendre la « logique » derrière celle-ci (par exemple, le « nationalisme religieux » implique de soumettre une nation à une religion ; la logique « totalitaire » considère le christianisme comme un contre-pouvoir ou un acte de déloyauté ; les cartels s’en prennent aux chrétiens en Amérique latine car ils les considèrent comme une menace à leurs intérêts en raison de leur refus de se soumettre pour motif religieux…).
Pour ce qui est du Nigeria, nous reconnaissons qu’il s’agit d’une crise complexe, où s’entremêlent des facteurs religieux, économiques, écologiques, ethniques, politiques, agraires, mais aussi des logiques de pouvoir et de contrôle des ressources. Nous ne considérons que les cas où le facteur religieux entre en jeu (par exemple si un militaire chrétien est tué dans une embuscade par un groupe armé, nous considérons qu’il est tué en raison de son identification comme soldat et non comme chrétien, il ne s’agit donc pas de persécution). Pour évaluer cela, nous disposons de plusieurs éléments :
- Les revendications des assaillants (exemple : le 27 avril, attaque dans l’État d’Adamawa, ISWAP affirme avoir « tué 25 chrétiens »).
- Le témoignage des victimes (exemple : certains témoignent que leur village a été attaqué aux cris de « Allahu Akbar, nous allons détruire tous ces chrétiens »).
- Le mode opératoire des attaques : pendant les fêtes chrétiennes / église et maison du responsable religieux incendiées / villages voisins majoritairement musulmans épargnés…
Ainsi, nous affirmons la fiabilité de notre méthodologie car :
- Elle utilise des sources de données indépendantes et multiples, avec triangulation de l’information avec les données d’ORFA, des bases de données comme ACLED, et un réseau de partenaires locaux.
- Elle utilise un critère clair, ne comptant que les cas de violences liés à la foi chrétienne de la victime, ou d’impact disproportionné sur les communautés chrétiennes au cœur d’un conflit.
- Elle se base sur des estimations minimales sur les cas où les chiffres sont disputés ou imprécis.
- Elle fait écho aux témoignages des communautés affectées, qui décrivent des attaques ciblant les villages majoritairement chrétiens, pendant les fêtes chrétiennes, avec une rhétorique explicitement anti-chrétienne.
Donald Trump et plusieurs responsables chrétiens emploient le terme de « génocide des chrétiens » au Nigeria, que Mgr Matthew Hassan Kukah, évêque de Sokoto, refuse. Portes Ouvertes considère-t-elle qu’un génocide est en cours ?
Guillaume Guennec : Ce n’est pas un terme que nous employons. En droit international, ce terme implique des critères particuliers, comme une intention avérée de détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux.
Nous appelons en revanche la communauté internationale à enquêter sur l’ampleur et la nature des crimes commis par Boko Haram, ISWAP et par certaines milices peules radicalisées. C’est à elle d’estimer s’il y a eu des crimes contre l’humanité, des violences ethnico-religieuses ou un génocide.
Les frappes de décembre 2025 ont été menées à la demande d’Abuja, mais Donald Trump les a présentées comme une réponse au massacre des chrétiens et affirmait le 27 juin qu’elles avaient « largement mis fin » aux tueries. Cette mise en avant américaine sert-elle votre plaidoyer ou expose-t-elle les chrétiens nigérians au soupçon de relayer un agenda politique étranger ?
Guillaume Guennec : Portes Ouvertes n’appelle en aucun cas à des solutions armées et respecte la souveraineté de chaque nation. Notre appel à la communauté internationale et au gouvernement nigérian est relayé dans une pétition : protection des civils, justice et fin de l’impunité, accompagnement des victimes avec une aide humanitaire adéquate.
Si les prises de position américaines ont le mérite d’avoir mis en avant la crise nigériane (dramatique depuis des années mais traitée jusqu’alors avec une certaine indifférence), toute la question est de savoir si les interventions vont faire plus de bien que de mal envers ceux qu’elles prétendent aider. Certains chrétiens sur le terrain craignent ainsi d’être encore plus ciblés en réponse aux frappes. Les frappes de Noël peuvent d’ailleurs faire passer le message que les chrétiens nigérians seraient défendus par « l’Occident chrétien » : pourtant, la persécution est en fait un problème de droits de l’Homme fondamentaux. Tout le monde, quelle que soit sa religion, est appelé à défendre un individu persécuté en raison de sa foi, quelle qu’elle soit. Si les chrétiens se cantonnent à défendre les droits des chrétiens, les musulmans ceux des musulmans, les hindous ceux des hindous, etc., alors on perd l’universalité des droits humains et de la solidarité.
À ce stade, les effets de cette mise en avant sont mitigés. On observe même une augmentation sévère des meurtres et enlèvements depuis fin 2025, frappant les chrétiens mais aussi de plus en plus les communautés musulmanes (même si nous n’avons pas la même expertise pour les autres groupes religieux que pour les chrétiens, le phénomène est assez visible pour être identifié), ce qui illustre la complexité de la crise et son aspect ethnico-religieux. Dans le même temps, il faut aussi reconnaître un regain des actions du gouvernement nigérian, en matière de réformes sur la sécurité, d’arrestations et de poursuites judiciaires.
La communication adressée à Abuja le 1er juin par cinq mandats onusiens reste sans réponse publiée alors que le délai de soixante jours est expiré. Le Parlement européen a adopté le 9 juillet une résolution sur la persécution des chrétiens au Nigeria. Que peuvent produire ces démarches non contraignantes ? Et qu’attendez-vous de la diplomatie française, jusqu’ici discrète sur ce dossier ?
Guillaume Guennec : Les démarches mentionnées sont importantes : elles rappellent que la communauté internationale est vigilante au sujet de la liberté religieuse. Officiellement, l’action pour le respect des droits de l’Homme est une priorité pour la diplomatie française, qui précise que « la France défend la portée universelle de la liberté de religion ou de conviction et de la liberté d’opinion et d’expression ». Dans ses réponses aux questions écrites des députés sur le Nigeria, le gouvernement affirme son suivi du sujet, mentionnant les « enlèvements de personnes chrétiennes suivis de conversions forcées » et « d’autres formes de violences et de discriminations dans certaines régions du pays », en prenant l’exemple de Deborah Samuel Yakubu. La communication conjointe du 1er juin, restée sans réponse d’Abuja, a d’ailleurs été rendue publique par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR), une fois le délai de soixante jours expiré.
Espérons que la diplomatie française s’engage à accroître l’aide humanitaire aux déplacés internes, avec 1) l’intégration d’un critère de vulnérabilité spécifique fondé sur l’appartenance à une communauté ethnique ou religieuse et 2) l’inclusion des acteurs religieux locaux dans la coordination de la réponse humanitaire. Investir dans le dialogue interreligieux est aussi une solution essentielle à la crise actuelle. Enfin, il faut collaborer avec le gouvernement nigérian pour renforcer la sécurité avec un système d’alerte précoce et un monitoring de l’efficacité des mesures.
Portes Ouvertes estime à environ 16 millions le nombre de chrétiens déplacés par la violence et les conflits en Afrique subsaharienne. Que recouvre la « restauration » réclamée par votre pétition ?
Guillaume Guennec : La restauration recouvre plusieurs aspects. Le premier est évidemment une aide humanitaire adéquate et des soins psychologiques pour les déplacés internes. Mais outre les besoins de sécurité, de nourriture, d’abri, d’éducation… se joue aussi la question de la perspective d’un retour chez eux. Pour cela, il faut mettre en place des conditions de sécurité acceptables sur place, assurer une réparation et, dans certains cas, une réappropriation des propriétés, ainsi que l’accès aux services essentiels.
Au Burkina Faso, au Mali, mais aussi dans certaines régions de RDC et du Mozambique, les groupes djihadistes conservent une forte capacité de nuisance. Quelle marge d’action vos partenaires locaux gardent-ils dans ces territoires, et comment dialoguez-vous avec des gouvernements de transition de plus en plus méfiants à l’égard des ONG occidentales ?
Guillaume Guennec : C’est justement dans les régions où il y a le plus de persécution qu’il y a le plus de besoin et que nos partenaires locaux sont le plus actifs. Nos réseaux sont assez agiles et flexibles pour avoir accès aux régions difficiles. Nous pouvons aussi aider ceux qui ont été contraints de fuir ces régions et qui se retrouvent dans la précarité.
Par exemple, des milliers de chrétiens ont été forcés à fuir suite aux attaques du groupe ADF (Allied Democratic Forces, affilié à l’État islamique) dans l’Est de la République démocratique du Congo. Nos partenaires locaux ont récemment pu apporter une aide à plus de 200 familles chrétiennes dans le besoin.





