Erick Orsenna : la mondialisation comme un roman…

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Voyage aux pays du coton. Petit précis de mondialisation (Fayard, 2006), d’Erick Orsenna, a obtenu le prix du livre d’économie 2007. L’écrivain voyageur, membre de l’Académie Française, économiste distingué malgré sa nonchalance feinte, masque un vrai guerrier du Développement. Qui s’attaque au Mal à sa racine. Son livre est une invitation au voyage et surtout une initiation à la mondialisation à travers l’histoire de l’Or blanc : le coton !

Par Bolya Baenga

« Le coton est un univers » dit-il d’entrée. « Voyager, c’est glaner » conclut-il. Tout les décors de ce soyeux essai sur la mondialisation par les tissus, la soie, les pagnes, les boubous, le lin (amoureux de ce tissu, l’auteur n’oublie pas de rappeler que « le lin se froisse avec noblesse ». Sur le mode romanesque et cinématographique, il introduit le lecteur dans les mécanismes de la guerre économique mondiale, en fait, de la mutation planétaire : l’émergence du Brésil, de l’Inde et de la Chine comme puissances globales, les blocages africains, l’indolence européenne, voire française, le regard ironique qu’il porte sur les certitudes de la Banque mondiale, « du banquier mondial ».

A travers ses observations d’écrivain voyageur, familier et intime du Continent et de la planète Terre, il s’interroge, il écoute et recueille. Par exemple, cette édifiante confession du président du Mali Amani Toumani Touré : « le coton, c’est la moitié de nos recettes d’exportation. Le coton fait vivre, directement, près du tiers de notre population : trois millions et demi d’hommes et e femmes ! Et peut-être quinze millions supplémentaires chez nos voisins ! Comment voulez-vous que renoncions au coton ? ». Sans le coton, cet or blanc, le Mali ou le Burkina-Faso disparaissent de la carte géoéconomique mondiale. Les subventions américaines aux producteurs américains de coton n’expliquent pas tout.

Afrique : Arrêter la machine à perdre

Loin des discours lénifiants sur les causes de la faillite du Continent. Loin des propos convenus de l’afro-pessimisme. Loin des discours infantilisants et misérabilistes sur le Continent. Loin, mais très loin des solutions proposées par des « sorciers blancs » et autres marabouts du développement, Orsenna dans son carnet de voyage sur « la route du coton » assène quelques constats. New-York n’est pas « la capitale de la décision », mais Washington ! Le lecteur découvrira le conseiller agricole de G.W.Bush, Charles Corner, Charles Stenholm, « un combattant du coton », Mark Lange, le patron du National Cotton Council Exchange. Dans ce périple, on apprendra aussi qu’un quart des personnalités les plus influentes du Congrès proviennent des Etats cotonniers. L’écrivain voyageur relève que : « le lobby des producteurs texans est bien structuré ». Que le National Council Cotton a reçu le prix du meilleur lobby des Etats-Unis en 2003. Avocats plus lobbyistes chevronnés, telle est une des forces des Etats-Unis dans la bataille dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il s’agit en fait d’un formidable cabinet de défense des subventions aux producteurs de coton américain et d’un laboratoire de fabrication de barrières douanières et surtout non tarifaires (des vraies barrières invisibles).

Mais où est le lobby africain ?

Constat amer de l’écrivain économiste voyageur de passage aux Etats-Unis : « venant du Mali où les subventions sont le symbole de la toute puissance, de l’opulence indécente des Etats-Unis, je m’attendais à rencontrer des milliardaires, j’ai trouvé des petits bourgeois. A peine paysans ». Ca fonctionne toujours comme les mécanismes de la déception amoureuse.
Orsenna dans son périple souligne aussi la place de la génétique dans cette compétition féroce : « Je ne peux m’empêcher de penser au Mali d’où je viens. Les bas niveaux des cours n’expliquent pas tout. L’Afrique n’a pas les moyens de financer la moindre recherche…comment s’étonner de ses difficultés sur le marché mondial ? Comment ne pas s’inquiéter de voir ses rendements diminuer alors que, partout ailleurs, ils progressent ».
Nœud gordien… Piège sans fin…..
C’est cependant de Lubbock aux Etats-Unis, « la capitale mondiale » du coton, qu’Orsenna apprend que le Brésil et ses alliés africains ont obtenu la condamnation par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) des subventions aux producteurs américains de coton. Victoire à la Pyrrhus. Puisque cette décision ne semblait pas déranger les cotonniers texans, les J.R. de l’or blanc. Mark Lange trouvera certainement un moyen de la contourner. « Un malin », laisse tomber l’écrivain économiste voyageur. Le contournement des barrières douanières non tarifaires, c’est son job ! C’est son métier !

Que faire ?

Paradoxalement, les Brésiliens restent sereins : ne gémissent pas, ne se plaignent pas. Aucune complainte. Ils anticipent le Futur. En investissant dans la recherche : dans l’intelligence ! « L’ouvrier idéal. C’est-à-dire l’ouvrier qui coûte encore moins cher que l’absence d’ouvrier », note Orsenna, ne les effraye pas. Et ils clament que «nous ne craignons pas la Chine ». Problème de conception du Temps relève l’écrivain voyageur.
Alexandrie. Un Egyptien, Amin Abaza, homme du coton s’il en est résume bien le problème du Continent: « un bon négociant est à l’écoute permanente de la planète.». Etre à l’écoute des rythmes du monde est la condition pour sortir du développement. Entendre tous les sons de la marche de l’humanité. Les silences comptent autant que les bruits ! Les Africains ne sont pas seuls sur la planète Terre ! C’est l’une des conditions pour arrêter la machine à perdre… La machine à fabriquer la pauvreté absolue de masse : le sous-développement. Son exclusion de l’Histoire !

La femme ou le sous-développement ! La femme, sinon rien !

Avant de nous embarquer Ouzbékistan, le romantique Orsenna avoue son amour pour Alexendrie. Et voila la Chine du capitalisme communiste, « l’usine du monde » qui domine désormais le textile mondiale. A Datang, écrit-il : « j’ai rencontré deux Maliens ravis : ils allaient inonder Bamako d’ombrelles, avec une marge prévue de mille deux cent francs ». Dans ce livre, qui est à sa façon tout à la fois un rite de passage sur la globalisation et un rite initiaque sur la mondialisation, Orsenna souligne le rôle considérable des femmes dans le développement. On pense à madame Hong de Datang, personnage étonnant et fascinant, l’une des plus grandes chefs d’entreprises de la capitale mondiale de la chaussette comme le relève Orsenna : « …neuf milliards de chaussettes, toutes tailles, toutes les matières, toutes les longueurs, toutes les couleurs. Des chaussettes jusqu’au vertige. Jusqu’à douter que l’humanité ait assez de pieds pour enfiler autant de chaussettes. Ce sont plutôt les femmes qui viennent vendre ». Au monde entier ! A tous les hommes ! Aux six milliards d’êtres humains de la planète Terre! Le miracle de la Femme…

Le voyage s’achève sur la France, en Lorraine, « la Ligne de front » avec une observation qui vaut pour tous les cotonniers africains, pour tous les prisonniers des matières premières, que certains jeunes économistes africains appellent à juste titre, les matières dernières. «Gronder n’est pas agir », s’exclame l’écrivain économiste voyageur Orsenna. Réponse lorraine au défi du coton : « Ennoblir, c’est-à-dire donner aux tissus une qualité inconnue des concurrents ». Immense défi de l’Intelligence : car au terme de cette exploration et expédition, puisqu’il est aussi marin et géographe, Orsenna conclut : « ce qu’on appelle “coton” est de moins en moins un cadeau de la nature. C’est une création permanente. ».
Il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut entendre les sons et les bruits du monde… C’est le prix de la machine à gagner pour l’Afrique d’Orsenna…

 Commander Voyage aux pays du coton, d’Erick Orsenna, Fayard, 2006, prix du livre d’économie 2007

 Derniers ouvrages de Bolya : La profannation des vagins, Le Serpent à Plume, 2005, et
Afrique, Le Maillon Faible, le Serpent à Plume, 2002