Eni accélère en Afrique : de la Guinée à Baleine, la grande offensive du géant italien


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Plateforme pétrolière offshore et carte de l’Afrique illustrant l’expansion d’Eni sur plusieurs projets énergétiques du continent.
Eni accélère ses projets énergétiques en Afrique

Quinze blocs offshore sécurisés en Guinée, le coup d’envoi de la phase 3 de Baleine en Côte d’Ivoire, des vannes de gaz ouvertes à fond au Ghana et au Mozambique, sans oublier le verrou algérien : Rome déploie ses pions sur toutes les façades maritimes du continent. Enquête sur une stratégie d’urgence qui mêle exploration flash, cash à court terme et sécurité énergétique européenne.

C’est un rouleau compresseur qui ne fait pas de bruit, mais qui redessine la carte de l’énergie en Afrique. Depuis quelques mois, le groupe italien Eni multiplie les signatures de contrats et les validations d’investissements à un rythme effréné. La méthode est rodée : entrer les premiers sur des blocs inconnus, forer vite, et lier le destin des infrastructures aux besoins immédiats des États producteurs.

Le coup de poker guinéen

L’annonce en dit long sur l’appétit de la major italienne. Le 3 juin dernier, Eni a validé l’obtention de permis de reconnaissance sur pas moins de quinze blocs offshore au large de la Guinée. Une immense concession de près de 50 000 km² (les blocs A4 à F3, selon les relevés de S&P Global) pour une durée d’un à deux ans.

Pour Conakry, c’est une bouée de sauvetage. Le pays n’a jamais produit la moindre goutte de pétrole, traumatisé par l’échec en 2017 du puits Fatala-1 foré par Hyperdynamics et Sapetro. Mais Eni regarde plus loin : la Guinée est le prolongement direct du bassin MSGBC (Mauritanie, Sénégal, Gambie, Guinée-Bissau). Depuis que le Sénégal a sorti ses premiers barils à Sangomar et que le GNL de Grand Tortue Ahmeyim commence à être exporté, la zone a changé de dimension. Eni cartographie, lance ses campagnes sismiques et prend une option majeure sur une zone hautement stratégique.

Côte d’Ivoire : Baleine passe à la vitesse supérieure

Quelques jours plus tôt, le 25 mai, c’est à Abidjan qu’Eni enfonçait le clou aux côtés de Petroci et Vitol. La décision finale d’investissement (FID) pour la phase 3 du méga-champ Baleine a été actée. Un chantier de 4 milliards de dollars, selon des informations de Reuters, destiné à faire passer la production de 60 000 à 150 000 barils par jour, et à propulser le gaz de 80 à 200 millions de pieds cubes quotidiens grâce à l’installation d’un nouveau FPSO.

Découvert en 2021, Baleine est devenu le laboratoire de la vitesse d’exécution « made in Eni« , mis en production à peine deux ans après sa découverte. Pour ne pas assumer seul le poids financier de cette croissance express, le groupe italien a accepter une dilution. En début d’année, Eni a ainsi cédé 10 % de l’actif à la compagnie nationale azerbaïdjanaise SOCAR, conservant les manettes opérationnelles avec un peu plus de 37 %. Un pragmatisme financier qui s’accompagne d’une excellente surprise géologique car en février, la découverte de Calao South (bloc CI-501) a révélé un potentiel de 1,4 milliard de barils équivalent pétrole supplémentaires.

Le gaz domestique comme arme politique au Ghana

À Accra, la donne est plus politique. Eni n’est pas là pour chercher du pétrole à exporter, mais pour brancher le réseau électrique ghanéen directement sur ses gisements. Le 5 mai, le gouvernement et Eni ont signé un protocole d’accord pour doper le projet OCTP (Offshore Cape Three Points) avec comme objectif d’extraire 350 millions de pieds cubes de gaz non associé par jour d’ici deux ans.

Pour le Ghana, chaque pied cube de gaz extrait localement est une victoire budgétaire contre l’importation de carburants liquides lourds et coûteux. Eni alimente déjà près de 70 % de l’électricité thermique du pays. En consolidant cet actif, la major italienne s’assure une rente stable et se rend indispensable auprès des autorités ghanéennes, qui jouent là leur sécurité énergétique et la stabilité de leurs comptes publics.

Mozambique et Algérie : les géants du GNL

Plus à l’Est, au Mozambique, Eni contourne la géopolitique par la technologie. Face aux violences et aux blocages qui paralysent les gigantesques projets gaziers terrestres de Cabo Delgado, le groupe a validé à l’automne dernier le projet Coral North FLNG.
En misant sur une deuxième unité de liquéfaction flottante d’une capacité de 3,6 millions de tonnes par an, directement connectée au réservoir offshore de Rovuma, Eni s’affranchit des crises à terre. Les premiers cargos de GNL sont attendus pour 2028, poussant la capacité globale du pays au-delà des 7 millions de tonnes annuelles.

Enfin, impossible de comprendre l’architecture africaine d’Eni sans le pilier historique algérien. Alors qu’Alger vient de lancer son grand appel d’offres « Algeria Bid Round 2026 » pour sept nouveaux blocs d’exploration avec ouverture des data rooms virtuelles par ALNAFT début juin, l’italien est en embuscade. Ce n’est plus de l’exploration, c’est de la diplomatie pétrolière. En 2024, Eni a versé 1,22 milliard de dollars de taxes et royalties à l’État algérien via Sonatrach, confirmant que l’axe Rome-Alger reste le cœur battant de son approvisionnement vers l’Europe.

De Conakry à Alger, Eni tisse une toile pragmatique où chaque pays remplit une fonction précise. Du pari géologique en Guinée, au cash rapide en Côte d’Ivoire, en passant par le monopole électrique au Ghana, et la sécurité gazière pour l’Europe via le Mozambique et l’Algérie.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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