« Enfants-Soldats. Victimes ou criminels de guerre ? »

Enfants-Soldats. Victimes ou criminels de guerre ? Le journaliste français Philippe Chapleau se penche sur la question dans cet essai, paru aux Editions Le Rocher. Un essai qui revient notamment, chiffres et témoignages à l’appui, sur l’enrôlement des enfants soldats et les divers abus dont ils sont victimes.

Par Bolya Baenga*

Enfants-Soldats. Victimes ou criminels de guerre ? La thèse de l’essai iconoclaste du journaliste Philippe Chapleau peut se résumer ainsi : Les enfants-soldats sont des « vrais combattants ». Le tabou de l’innocence de l’enfance vole en éclats… Du reste, l’ouvrage démarre en trombe avec le récit de Lucien Badjoko, 12 ans en 1996, ancien kadogo, « petit » en swahili, membre des troupes d’enfants-soldats de Kabila père qui ont renversé Mobutu. Le récit de ce môme congolais J’étais un enfant soldat (Plon, 2005) sert de fil conducteur au livre.

L’Afrique détient le record d’enrôlement d’enfants

Pour l’auteur, plusieurs facteurs expliquent le recrutement – massif – d’enfants par les seigneurs de la guerre. D’abord, le poids de la démographie : « l’explosion juvénile ». L’Afrique détient le record d’enrôlement d’enfants avec 41,9 % alors que la moyenne mondiale est 28,9%. Un tel vivier alimente une énorme armée de réserve. On est face d’une « démographie de l’insurrection ».

Il y a ensuite la paupérisation avec ses corollaires inévitables : la déscolarisation massive qui touche plus de 50% d’enfants au Mozambique, en Ethiopie, Angola, Somalie et « toute l’Afrique de l’Ouest » et entre 30% et 50% en Afrique centrale.

Enfin : la déliquescence des Etats. Pour paraphraser Michel Leiris, l’auteur de L’Afrique fantôme, on est devant des Etats fantômes livrés à des bandes armées et des gangs qui ne lésinent pas sur les moyens pour financer leurs trafics de drogues, diamants, de bois exotique, de col tan ou de pétrole… C’est le triomphe du troc : armes légères contre diamants de sang en Sierra leone, au Libéria…

L’âge du kalachnikov

L’auteur précise à juste titre que la plus grande mutation qui favorise la massification du phénomène des enfants-soldats, c’est l’entrée dans l’âge du kalachnikov, d’un maniement facile comme un jouet. Plus de 500 millions d’armes légères circulent dans le monde. On trouve « en Afrique des AK-47 à partir de 20 dollars », affirme Philippe Chapleau. A ce prix, la guerre devient un jeu vidéo pour les bambins. Et « pour nous, la vie n’était pas sacrée », ajoute Lucien Badjoko. La mort devient virtuelle… La guerre prend une dimension ludique. « Un jeu d’enfant », insiste l’auteur.

Les campagnes des ONG comme « Handicap International » contre les mines antipersonnelles ou les armes légères et d’Oxfam contre les diamants de sang ont, malgré l’immense succès du film Blood Diamond, très peu d’impact sur l’imaginaire de la Communauté Internationale et surtout sur les seigneurs de la guerre du Continent. Pour ces derniers, le kalachnikov demeure un jouet…

Les fillettes, esclaves sexuelles et enfants soldats

Selon Philippe Chapleau, sur les 30 000 enfants soldat en République Démocratique du Congo, 40 % sont filles. Et en Ouganda, sur les 30 000 small soldiers (petits soldats), 30% sont des jolies mômes. Les fillettes représenteraient un tiers des troupes de l’Armée de résistance du seigneur. Dans les années 80, 15 000 filles âgées de 13 à 17 ans ont « servi » dans les troupes de Tigray People Liberation Front qui combattait le pouvoir totalitaire de l’ancien président éthiopien Mengistu. Ces gamines représentaient 15 % de « toutes les forces combattantes ».

Plus inquiétant, les fillettes sont tour à tour espionne, cuisinière, bonne à tout faire (au propre et au figuré) et esclaves sexuelles. Sans oublier l’utilisation systématique et à grande échelle du viol comme arme de guerre contre les femmes et les filles. Pour illustrer son propos, l’auteur convoque des auteurs africains, notamment China Keiitetsi, une ancienne enfant soldat auteure de La Petite fille à la Kalachnikov (Editions Complexe, 2004). Et bien sûr, Allah n’est plus obligé d’Amadou Kourouma et Johnny chien méchant d’Emmanuel Dongala.

L’enfant-soldat est une arme moderne de guerre

Certes, Phillipe Chapleau rappelle que la drogue (au Libéria et en Sierra Léone) et l’alcool en République Démocratique du Congo ont servi de dopant pour mettre en condition les enfants soldats. Mais l’auteur insiste sur le fait que l’enfant soldat est « docile », « amoral »… Question sacrilège. Un tabou est un sujet dont la simple évocation prend les apparences d’un viol… L’addiction à l’alcool et à la drogue n’y est pas étrangère…

Plus grave pour les armées occidentales et pour les forces de maintien de la paix, les Casques bleus : « l’enfant-soldat » est une arme incapacitante ». Bref, on ne riposte pas sans trahir son éthique face des gamins et des gamines. Immense problème stratégique, philosophique et militaire…

Dans Les anges cannibales (Editions Le Rocher, 2004), le général sierra-léonnais Moquisto présentait ainsi la plus puissante armée d’Afrique, les enfants-soldats : « Au Libéria ? Vous êtes quinze mille ! Vous combattez les dictateurs en Angola, au Congo, au Zaïre, en Somalie, sur tous les fronts ! En Afrique ? Vous êtes au moins cent cinquante mille !… Vous êtes partout ». Mais la guerre, les guerres de rapines sont des machines à fabriquer la misère, la pauvreté absolue de masse : le sous-développement du Continent noir…

 Enfants-Soldats. Victimes ou criminels de guerre ? par Philippe Chapleau. Editions Le Rocher, 2007

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Bolya* : derniers ouvrages parus : Afrique, le Maillon faible (2002). et La Profanations des Vagins. Le viol, arme de destruction massive (Le Serpent à plumes, 2005). E.mail : bbolya@yahoo.com