
En déplacement à Tunis les 14 et 15 avril, la Haute-commissaire à l’Enfance Sarah El Haïry vient présenter le modèle français de protection des mineurs en ligne. Mais la Tunisie a choisi une autre voie : miser sur la famille, le dialogue et la coresponsabilité plutôt que sur l’interdiction.
La France est en ordre de bataille législatif. Adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 26 janvier 2026, la proposition de loi portée par la députée Laure Miller prévoit l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans dès la rentrée de septembre, un couvre-feu numérique nocturne pour les 15-18 ans et l’extension de la « pause numérique » aux lycées. Le Sénat prévoit de renforcer l’édifice en y ajoutant des messages de prévention obligatoires sur les emballages des appareils connectés et a tenté, sans succès, d’y introduire des interdictions de publicité. C’est cette armature, qui se veut ambitieuse, que Sarah El Haïry vient présenter à Tunis.
Mais Tunis n’a pas attendu Paris pour agir. La Tunisie a fait un choix différent : miser sur la famille plutôt que sur un verrou technologique.
La Tunisie mise sur les parents, pas sur les algorithmes
En novembre 2025, la Tunisie a signé un Pacte national pour renforcer les capacités des familles face au numérique, engageant ministères, opérateurs télécoms, fournisseurs d’accès à Internet et médias publics dans une démarche concertée. En mars 2026, ce pacte s’est traduit par une Charte pour la famille, un document d’engagements moraux distribuant les responsabilités entre parents et enfants : accompagnement dans l’usage d’Internet, maîtrise des outils de contrôle parental, encouragement au dialogue. « La famille constitue la première ligne de défense de l’enfant », a résumé la ministre tunisienne de la Famille, Asma Jabri, lors du lancement du dispositif.
L’urgence est pourtant la même des deux côtés de la Méditerranée. En Tunisie, les mineurs de 12 à 16 ans passent en moyenne huit heures par jour en ligne, selon le ministre des Technologies de la communication. 78 % des enfants de moins de 13 ans utilisent les réseaux sociaux, bien en deçà de l’âge légal de discernement fixé à 16 ans. Et 37 % des adolescentes tunisiennes déclarent avoir été victimes de cyberharcèlement, selon une enquête de l’Institut national de la statistique.
L’interdiction française, « un verrou sans porte » ?
Si les chiffres sont alarmants partout, la question est de savoir quelle réponse fonctionne. Or le modèle français de l’interdiction fait l’objet de critiques dans l’Hexagone même. Des juristes estiment que le texte « cumule des fragilités » et relèvent un dilemme structurel : un contrôle d’âge intrusif suscite des stratégies de contournement, tandis qu’un contrôle moins intrusif condamne la mesure à l’ineffectivité. La Fédération Addiction qualifie la mesure de « plus politique que sanitaire » et plaide pour la prévention et l’éducation au numérique. La ministre du Numérique elle-même a reconnu ne compter que sur une efficacité de « 60 à 70 % » de la loi, admettant d’emblée qu’un tiers des mineurs visés passeront entre les mailles du filet, précisément les plus exposés aux contenus nocifs, ceux qui maîtrisent VPN et faux profils.
L’expérience australienne, seul précédent mondial, confirme ces doutes : si 4,7 millions de comptes de mineurs ont été supprimés après l’entrée en vigueur de la loi en décembre 2025, la commissaire à la sécurité en ligne a reconnu que de nombreux comptes demeuraient actifs. Comme le résume une chercheuse spécialiste des usages numériques, Anne Cordier : « L’interdiction nourrit la clandestinité. » Le risque ? Que les adolescents migrent vers des plateformes moins régulées, hors de portée de toute modération, et cessent d’en parler aux adultes.
C’est précisément cet écueil que l’approche tunisienne veut éviter. En plaçant la famille au centre du dispositif, en mobilisant le tissu associatif et les opérateurs télécoms dans une logique de coresponsabilité, Tunis fait le pari d’une régulation par le dialogue plutôt que par la barrière technologique. Le Parlement tunisien travaille par ailleurs à une refonte complète de sa législation sur les données personnelles, un projet de loi de 132 articles aligné sur le RGPD européen, et examine une proposition de loi sur la « sécurité nationale éducative » qui durcit sévèrement les sanctions contre les agressions en milieu scolaire, y compris numériques. Un cadre législatif en construction, donc, mais fondé sur une architecture différente.
Une diplomatie de l’enfance numérique au Maghreb
Ce déplacement à Tunis n’est pas anodin pour la jeune ministre. Il s’agit de la première mission internationale de Sarah El Haïry depuis sa nomination au Haut-commissariat à l’Enfance en mars 2025, une institution qui a désormais un an d’existence. Née de parents marocains naturalisés français, cette figure du MoDem battue aux législatives de 2024 porte un profil singulier pour cette mission maghrébine. En choisissant la Tunisie pour ce premier déplacement, Paris cherche aussi à repositionner sa relation avec le Maghreb sur un terrain moins clivant que les dossiers migratoires ou sécuritaires qui empoisonnent le dialogue bilatéral depuis des années.
La protection de l’enfance numérique offre un terrain de coopération consensuel, susceptible de fédérer acteurs publics, société civile et secteur privé. Reste à savoir si Paris vient réellement échanger ou exporter. Car la Tunisie, en misant sur la prévention familiale et l’éducation plutôt que sur l’interdit technologique, ouvre peut-être une voie que la France, empêtrée dans ses débats sur la vérification d’âge et les VPN, aurait intérêt à explorer.



