« En Afrique, les enfants sont les victimes silencieuses du sida »

Dans le cadre de sa campagne « Unissons-nous pour les enfants contre le sida », l’Unicef organise un colloque à Paris les 15 et 16 juin, intitulé « Enfance et sida ». L’occasion de revenir sur la situation des enfants victimes de la pandémie en Afrique, avec la chanteuse béninoise Angélique Kidjo, ambassadrice de l’Unicef depuis 2002.

Chaque minute, dans le monde, un enfant de moins de 15 ans meurt à cause du sida. Chaque minute, un enfant est infecté par le VIH. Ces chiffres, fournis en mars dernier par l’Onusida, sont terrifiants. C’est pour sensibiliser l’opinion publique sur le sujet que l’Unicef a lancé en octobre 2005 la campagne « Unissons-nous pour les enfants contre le sida ». Dans ce cadre, un colloque « Enfance et sida » est organisé à Paris les 15 et 16 juin. L’Unicef rappelle qu’en 2005, on estime que 38,6 millions de personnes vivaient avec le VIH dans le monde, dont 2,3 millions d’enfants. 700 000 enfants ont été infectés en 2005, dont 600 000 autour de la naissance. En Afrique subsaharienne, à cause de l’absence de traitement, 80% des enfants infectés meurent avant 5 ans. Un médicament commun, le cotrimoxazole, peut réduire de près de moitié le nombre de décès d’enfants dus au VIH. Il ne coûte que 3 cents (d’un dollar) par jour mais seulement 1% des enfants qui en ont besoin le reçoivent. En Afrique, 12 pays comptabilisent 1,5 million d’enfants contaminés : le Nigeria, l’Afrique du Sud, la Tanzanie, le Zimbabwe, l’Ethiopie, le Congo, le Kenya, le Mozambique, la Zambie, l’Ouganda, le Malawi et la Côte d’Ivoire. L’Onusida estime aussi qu’en 2010, plus de 18 millions d’enfants auront perdu au moins un de leurs parents à cause du sida, dans la seule région d’Afrique sub-saharienne. La star internationale de la chanson Angélique Kidjo, ambassadrice de l’Unicef, se bat contre cet état de fait. La Béninoise, qui habite à New-York depuis de nombreuses années, était à Paris mardi dernier. Rencontre.

Afrik : Comment lutter « pour les enfants contre le sida » ?

Angélique Kidjo :
En parlant de la situation ! Les enfants sont des êtres humains, pas des statistiques ! Il est intolérable qu’aujourd’hui, la vie d’un enfant né en Afrique dépende du bon vouloir des industries pharmaceutiques. La vie d’un être humain doit passer avant l’économie et la politique. Pour moi, la vie est au-dessus de tout. Les enfants sont les victimes silencieuses du sida. Un parent qui a transmis le sida à son enfant culpabilise et fait tout pour le cacher. Il trouvera de fausses raisons pour expliquer que le petit ne grandit pas, maigrit… Il faut avant tout que les adultes acceptent cette maladie. Le problème du sida en Afrique c’est que les hommes ne veulent pas se faire tester. Du coup, les femmes ne sont pas protégées et, par ricochet, les enfants non plus. Moi, j’interpelle les hommes. En tant que femme africaine, je ne les humilie pas dans leur virilité. Je leur dis : ‘c’est votre propre prestige d’avoir des femmes et des enfants en bonne santé. Vous ne devez pas les tuer. Agissez pour nous prouver qu’on peut vous faire confiance !’

Afrik : Les enfants ont longtemps été les grands oubliés en ce qui concerne les traitements anti-VIH. On a d’abord soigné les adultes…

Angélique Kidjo :
C’est vrai. Il y a un gros problème : les médicaments anti-sida ne sont toujours pas adaptés aux enfants. Il faut qu’ils soient buvables. On parle régulièrement de traitement sous forme de sirop mais je n’en ai jamais vu une goutte en Afrique ! Aujourd’hui, sur le continent, les parents écrasent des médicaments destinés aux adultes pour soigner leurs enfants, quelle honte ! N’y a-t-il pas une once d’humanité dans le business ? Les firmes pharmaceutiques ont une image tellement négative, elles auraient tout à gagner à faire des efforts pour améliorer leur réputation. La recherche scientifique est faite pour servir l’humanité et pas les profits d’un petit nombre. On peut faire de l’argent en sauvant des vies.

Afrik : Les gouvernements africains n’ont-ils pas aussi leur responsabilité ?

Angélique Kidjo :
Nos dirigeants ne font pas assez. Par leur inertie et leur silence, ils tuent autant que la maladie ! Il faut que l’enfant soit reconnu par la société. Il y a un travail immense à faire pour que nos leaders réagissent. Les deux autres choses qui tuent l’Afrique sont le manque d’éducation et la pauvreté. Certains petits sont contaminés par leur mère à cause de la pauvreté. Des femmes porteuses du VIH ne peuvent pas faire autrement que de donner le sein à leurs enfants. Elles n’ont pas les moyens d’acheter un biberon ni l’eau minérale, qui est hors de prix. En plus de ça, il faut aussi qu’elles soient éduquées pour savoir qu’il faut faire bouillir l’eau…

Afrik : Pourquoi êtes-vous devenue ambassadrice de l’Unicef en 2002 ?

Angélique Kidjo :
Lors d’une campagne pour les droits des enfants, j’ai été invitée pour faire un concert et c’est suite à cela que la directrice générale de l’Unicef à l’époque, Carol Bellamy, m’a proposé de devenir ambassadrice. Comme de nombreux Africains, l’Unicef fait partie de ma vie depuis longtemps. Ma mère était accro aux camions bleus ! Avant l’Unicef j’avais moi-même voulu mettre en place une fondation pour aider les femmes de ma région au Bénin mais ça n’a pas marché. Je préfère agir au sein d’un cadre bien précis, comme celui de l’Unicef.

Afrik : Quelles sont vos actions au sein de l’organisation ?

Angélique Kidjo :
J’ai commencé par me rendre dans des pays donateurs comme la Finlande ou la Slovénie pour expliquer la situation en Afrique et comment les fonds étaient utilisés. Mon premier voyage en Tanzanie avec Carol Bellamy m’a beaucoup marquée. J’ai vu les réalisations concrètes de l’Unicef sur des femmes souffrant de goitre et ça m’a bluffée. La visite d’un orphelinat pour enfants venant de villages ravagés par le sida a été l’une des choses les plus dures. Je devais chanter pour eux mais je ne pouvais pas. Voir autant d’enfants en bas âge, orphelins à cause du sida, ça m’a tuée. J’avais la gorge nouée, je pleurais. Je voyais enfin les visages derrière les chiffres. J’ai été envahie par un sentiment d’impuissance terrifiant. Pourtant, ce sont ces enfants, dont certains tenaient à peine sur leurs jambes, qui m’ont donné de l’énergie. Je leur ai demandé la permission d’écrire une chanson sur eux. Ils m’ont dit ok tant qu’on peut danser dessus et que c’est une musique gaie ! C’est comme ça que j’ai écrit « Mutoto kwanza » qui veut dire « les enfants d’abord ».