
Alors qu’Eiffage affiche un premier trimestre solide et met en avant sa faible exposition hors d’Europe, le Sénégal rappelle que certains contrats africains restent hautement stratégiques. À Dakar, le gouvernement d’Ousmane Sonko veut revoir les conditions de l’autoroute à péage Dakar-AIBD et de l’usine de dessalement des Mamelles, deux dossiers emblématiques de la présence historique du groupe français.
Eiffage a publié, mardi 12 mai 2026, un premier trimestre sans mauvaise surprise. Selon des éléments présentés lors du point de presse, le groupe français affiche 5,649 milliards d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 0,6 %, et un carnet de commandes Travaux porté à 31,1 milliards d’euros. L’essentiel de l’activité reste concentré en Europe : 5,527 milliards d’euros, contre seulement 122 millions d’euros hors Europe. Dans son communiqué, le groupe explique que ce faible poids international, ajouté à un carnet de commandes historiquement élevé, lui permet de confirmer ses perspectives pour 2026.
Cette lecture rassurante élude cependant une information importante en provenance de Dakar. Car si le communiqué d’Eiffage évoque bien le Sénégal, c’est sous l’angle strictement comptable. Il signale le recul prévu de certaines activités de travaux dans le pays et indique que l’autoroute de l’Avenir a généré près de 17 millions d’euros de chiffre d’affaires au premier trimestre, avec un trafic en hausse de 6 %. Rien, en revanche, sur la séquence politique ouverte deux mois plus tôt par le gouvernement sénégalais.
Contrats Eiffage au Sénégal : Sonko veut reprendre la main
En effet, le 12 mars 2026, Ousmane Sonko a présenté à Dakar les résultats d’un vaste audit des conventions et contrats stratégiques. Mines, hydrocarbures, infrastructures, hydraulique, télécoms, patrimoine bâti… Le Premier ministre a voulu montrer que l’État reprenait la main sur des contrats jugés trop favorables à certains partenaires privés. Dans cette revue, deux dossiers concernent directement Eiffage. Celui de l’autoroute à péage Dakar-Diamniadio-AIBD et l’usine de dessalement des Mamelles.
Concernant le premier dossier, l’usine les Mamelles, il a été attribué en 2022 à un groupement piloté par Eiffage Génie Civil et Eiffage Sénégal, avec VA Tech Wabag et Toyota Tsusho, le contrat porte sur la conception, la construction et l’exploitation temporaire de la première usine sénégalaise de dessalement d’eau de mer du Sénégal, pour près de 146 millions d’euros. L’ouvrage doit produire 50 000 m³ par jour dans une première phase et sécuriser l’alimentation en eau de Dakar.
Sur ce chantier, le gouvernement affirme avoir obtenu une correction des paramètres économiques. Selon la note publiée après le point de presse de Sonko, l’effort annuel de soutenabilité pour l’État passerait de 20 à 17,5 milliards FCFA en phase 1, puis de 40 à 35 milliards FCFA en phase 2. Le prix de l’eau dessalée serait ramené de 427 à 389 FCFA le mètre cube. La mise en œuvre reste toutefois sous tension. En effet, lors du Conseil des ministres du 6 mai 2026, le Premier ministre a demandé au ministre des Finances de trouver en urgence une solution à un déficit de financement de 6 milliards FCFA. Ce montant relève d’un besoin ponctuel de bouclage du chantier.
Le dossier explosif de la concession de l’autoroute de l’Avenir
Le second dossier est plus sensible encore. Il concerne la concession de l’autoroute de l’Avenir, exploitée par la SECAA, filiale d’Eiffage. L’État sénégalais veut créer une redevance de développement des infrastructures autoroutières à hauteur de 15 % des revenus projetés et porter la redevance domaniale à 10 % du chiffre d’affaires projeté. Dans sa note publique, la Primature chiffre les ressources additionnelles attendues à « à peu près 435 milliards FCFA » et parle de montants « par année ». À ce stade, il s’agit toutefois d’une projection gouvernementale et aucun avenant signé avec Eiffage n’a été annoncé publiquement depuis cette présentation.
Ce chiffre est à prendre avce précaution précaution. Eiffage indique que l’autoroute de l’Avenir a généré près de 17 millions d’euros de chiffre d’affaires au premier trimestre 2026, avec un trafic en hausse de 6 %. Rapporté en francs CFA, cela représente environ 11 milliards FCFA sur trois mois, soit autour de 44 à 45 milliards FCFA annualisés si l’on prolonge mécaniquement ce rythme. Dans ces conditions, une redevance cumulée de 25 % sur les revenus ou le chiffre d’affaires représenterait un ordre de grandeur très inférieur à 435 milliards FCFA par an.
Le montant avancé par la Primature pourrait donc correspondre à un cumul sur plusieurs années, à une projection sur la durée restante de la concession, ou à un périmètre plus large que le seul chiffre d’affaires actuel de la SECAA. En l’état des informations publiques, son mode de calcul n’est pas suffisamment détaillé pour être repris sans réserve. Cette incertitude ne retire rien à la portée politique de l’annonce, mais elle oblige à distinguer l’affichage gouvernemental de l’impact financier réellement vérifiable.
Autoroute Dakar-AIBD : l’usager reste le grand absent
En décembre 2021, sous Macky Sall, un avenant avait déjà entériné l’entrée de l’État sénégalais à 25 % du capital de la SECAA. Eiffage avait alors présenté l’accord comme la confirmation de son ancrage durable au Sénégal. Mais avec la nouvelle doctrine portée par Sonko, il s’agit de revoir la logique même des concessions de longue durée.
Cependant, la question centrale reste celle de l’usager. Le gouvernement met en avant des recettes supplémentaires pour l’État, mais aucune baisse de péage n’a été annoncée. C’est là que le sujet devient explosif pour l’exécutif car le Collectif citoyen des usagers de l’autoroute à péage réclame depuis des années une remise à plat du contrat et une baisse des tarifs.
Le dossier est politiquement délica car trois options existent : réduire la marge du concessionnaire, prolonger encore la concession, ou faire peser une partie de l’effort sur les automobilistes. La première option exposerait l’État à une négociation tendue avec Eiffage et ses partenaires financiers. La deuxième serait difficile à défendre politiquement. La troisième contredirait l’attente des usagers.
Un dossier complexe
Le dossier est d’autant plus complexe que les actions détenues par l’État dans la SECAA ont été nanties au profit de plusieurs prêteurs, dont la BOAD, Attijari, l’Emerging Africa Infrastructure Fund et Aether Financial Services UK Limited. Toute renégociation lourde entre Dakar et Eiffage devra aussi tenir compte des équilibres financiers qui entourent la concession.
Pour Eiffage, le Sénégal est un marché particulier car sa filiale locale existe depuis 1926 et concentre plusieurs métiers du groupe, routes, bâtiment, génie civil, énergie et concessions. Cette organisation en fait l’un des points d’ancrage historiques du groupe en Afrique subsaharienne. Mais au Sénégal comme dans beaucoup de pays africains, les contrats historiques sont désormais relus par un pouvoir qui veut capter davantage de valeur publique. Pour Eiffage, la rente dakaroise n’est pas close. Mais elle n’est plus aussi confortable.



