Egypte : Moubarak sous la pression grandissante de la rue

Malgré un couvre-feu et la formation d’un nouveau gouvernement ce lundi, les Egyptiens étaient des milliers dans les rues du Caire à réclamer le départ du président Hosni Moubarak. Ils promettent de revenir à la charge mardi, en pleine grève générale, lors d’une marche qui, espèrent-ils, rassemblera un million de personnes.
Selon la télévision officielle, l’armée considère les demandes du peuple égyptien comme «légitimes».

Les manifestants égyptiens ne désarment pas. Pour la septième journée consécutive, plus de 100 000 d’entre eux ont bravé le couvre-feu décrété à 15h ce lundi. Rassemblés sur la place Tahrir du Caire, ils ont à nouveau réclamé le départ du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981. Ils scandaient les mêmes slogans que lors des précédents rassemblements. « Moubarak dégage ! », «Nous ne partirons que quand Moubarak quittera le pouvoir, pas avant !», « Nous voulons internet ! ». D’autres s’adressaient aux Américains et Européens, clamant par exemple : « Y en a assez de l’hypocrisie de l’Occident ! »

Les manifestants jugent insuffisantes les mesures annoncées par le président samedi. La démission du gouvernement, la nomination de l’ancien chef des renseignements égyptien, Omar Souleimaneau poste de vice-président, et la désignation d’un nouveau Premier ministre, Ahmed Chafik, précédemment ministre de l’aviation civile. Ils réclament avant tout le départ de Hosni Moubarak. Après avoir appelé à la grève générale dimanche soir, le mouvement de protestation s’apprête à faire une marche au Caire et à Alexandrie, mardi, au cours de laquelle il espère qu’un million de personnes participeront.

Face à la pression de la rue, Hosni Moubarak a formé ce lundi un nouveau gouvernement. Mais le cabinet reste constitué de fidèles du Rais. Selon la télévision officielle égyptienne, le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Abdoul Gheit, est reconduit, de même que celui de la Défense, le général Mohammed Hussein Tantaoui qui exercera les fonctions de vice-premier ministre. Le ministre de l’Intérieur dont les manifestants réclamaient la démission a été remplacé par Mahmoud Wagdi, qui a dirigé le service des enquêtes criminelles du Caire et l’administration pénitentiaire du pays. Autres évolutions, le gouvernement ne comprend aucune personnalité du milieu des affaires, considéré comme proche du fils du président Hosni Moubarak, Gamal.

La communauté internationale hausse le ton

Face à l’ampleur de la crise, la communauté internationale, qui avait jusque là modéré ses propos, hausse le ton. Le chef de la Ligue arabe, Amr Moussa, a appellé lundi à une «transition pacifique» en Egypte. Les ministres européens des Affaires étrangères ont appelé à des « réformes démocratiques substantielles » et à la tenue « d’élections libres et justes ». La chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, a aussi appelé le régime à engager «immédiatement» un dialogue avec l’opposition pour permettre de vraies réformes et répondre aux attentes de la rue.

Le sous-secrétaire d’Etat au ministère des Affaires étrangères britannique a déclaré que « ce n’était pas au Royaume-Uni de décider qui gouverne l’Egypte », mais a cependant insisté sur la nécessité d’une transition démocratique, avec la formation d’un gouvernement à base élargie », impliquant davantage les partis d’opposition. La veille, Hillary Clinton, la chef de la diplomatie américaine, avait déclaré sur CBS : « Nous souhaitons voir une transition en bon ordre. Nous demandons instamment au gouvernement Moubarak, qui est toujours au pouvoir (…), de faire ce qui est nécessaire pour faciliter ce genre de transition. »

L’Economie égyptienne touchée par la crise

L’Economie subit la crise de plein fouet. Les troubles en Egypte pourraient affecter le passage stratégique du Canal de Suez. Ils ont provoqué la hausse des cours du baril qui a dépassé le seuil symbolique des 100 dollars. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) parle d’un «risque de pénurie réelle» de pétrole. « L’Egypte est un producteur pétrolier modeste, mais le pays abrite deux routes pétrolières majeures, le canal de Suez et l’oléoduc Sumed, ce qui explique la nervosité du marché », souligne David Hufton, analyste du cabinet londonien PVM Oil Associates.

En raison des troubles qui gênent le bon déroulement de leurs activités, de multiples entreprises étrangères ont suspendu leur production. Un porte-parole de France Telecom a affirmé que le groupe avait commencé à rapatrier une vingtaine de ses employés français et leurs familles du pays. Même son de cloche pour le producteur de gaz russe Novatek, qui a décidé d’évacuer ses employés ce lundi. «Nous avons prévu d’affréter un vol aujourd’hui pour ramener à Moscou tous nos employés d’Egypte», a déclaré un porte-parole de la compagnie.

Malgré l’annulation de la compagnie nationale Egyptair de tous les vols de 15h à 8h, la plupart des résidents étrangers en Egypte ont aussi commencé à plier bagage avant que la situation ne dégénère. L’Australie, par exemple, va affréter un avion spécial pour évacuer ses ressortissants a indiqué le Premier ministre, Julia Gillard. Il y aurait au moins 1100 Australiens sur le sol égyptien. Ce vol décollera mercredi et évacuera les Australiens, sans aucun frais, vers Londres ou Francfort, où des responsables les prendront en charge pour les transférer vers leur destination finale.

Bien qu’ils soient coupés de tous les moyens de communication modernes, les Egyptiens s’organisent autrement pour échanger avec le monde extérieur. Mis hors service par les autorités pour affaiblir la mobilisation, Internet reste toujours inaccessible dans le pays. Mais des petits fournisseurs d’accès s’activent depuis l’étranger pour rétablir la connexion. Ils ont mis à la disposition des Egyptiens des réseaux bas débit. C’est le cas, par exemple, de FDN[[Il suffit de composer depuis l’Egypte le numéro +33 172890150 puis d’entrer les identifiant et code d’accès « toto » pour se connecter à FDN.]], le plus vieux fournisseur d’accès à internet qui a le statut d’association loi 1901.

La tension est loin d’être retombée. Demain, l’Egypte s’apprête à vivre une journée de grève générale marquée par une grande marche. Comme la Tunisie, le pays des pharaons veut sa révolution.

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