Egypte : Moubarak dos au mur

En dépit du couvre-feu, les Egyptiens occupent toujours la rue. Le président Hosni Moubarak a nommé samedi un vice-président, Omar Souleimane, et un nouveau premier ministre, Ahmed Chafik. Mais les manifestants réclament toujours son départ. Au moins une centaine personnes sont mortes depuis mardi, quand a débuté la contestation.

Le patron du renseignement égyptien, Omar Souleimane, 74 ans, au poste de vice-président. C’est le cadeau qu’a fait le président Hosni Moubarak à la foule en colère samedi. Le poste de vice-président était vacant depuis son arrivée à la tête du pays en 1981, après l’assassinat du président Anouar El Sadate. Vendredi, le raïs avait promis de dissoudre le gouvernement, ce qui fut fait. Et Ahmed Chafik, un officier de l’armée comme M. Souleimane, a abandonné son portefeuille de ministre de l’Aviation pour accéder samedi à celui de Premier ministre. La promotion de deux proches du chef de l’Etat n’a pas satisfait une seule seconde les manifestants qui, en dépit du couvre feu, ont continué de réclamer sa démission. Et samedi soir, en des termes bien plus policés que ceux de la foule, l’opposant Mohamed ElBaradei, prix Nobel de la paix 2005, affirmait, depuis le Caire, sur la chaîne Al-Jazira, que la nomination par Hosni Moubarak d’un vice-président et d’un nouveau Premier ministre n’était « pas suffisante ».

Observateurs et spécialistes de la vie politique égyptienne s’interrogent sur la décision du chef d’Etat. S’apprête-t-il à tirer sa révérence, en laissant à son vice-président le soin d’organiser les élections présidentielles de septembre prochain ? Entend-il rester en place coûte que coûte et malgré son grand âge – 82 ans ? Parie-t-il sur un essoufflement du mouvement de contestation, désormais privé des précieux relais qu’étaient le réseau internet et les téléphones mobiles? Essaie-t-il d’amadouer la foule en lui offrant quelques gages de sa bonne volonté, à la façon de Zine El Abidine Ben Ali en Tunisie qui, face à la contestation, avait tenté de faire porter à ses ministres la responsabilité des errements du régime ? Nourrit-t-il toujours l’espoir de voir son fils, Gamal, 47 ans, lui succéder ?

L’armée aura sans doute son mot à dire dans la suite des événements. Elle reste fidèle jusqu’à maintenant au raïs, mais elle n’a pas non plus été hostile aux manifestants. En dépit de la forte pression de la rue, elle n’a presque pas fait usage de la force. Alors qu’à plusieurs reprises la police a tiré à balles réelles sur les manifestants.

Du pain et des jeux ?

L’éventualité du départ forcé de Hosni Moubarak n’est pas sans inquiéter les Etats-Unis, qui avaient fait de lui un allié capital dans un proche Orient très instable. Le président américain Barack Obama, après avoir réuni samedi son conseil à la sécurité nationale pour faire le point sur la situation, a exhorté le pouvoir égyptien à mettre en œuvre des réformes et à faire preuve de retenue envers les manifestants. L’arrivée sous les projecteurs d’Omar Souleimane, un homme de l’ombre très actif dans le processus de paix israélo-palestinien, est sans doute un gage de nature à rassurer la Maison blanche, pour qui le futur président égyptien, quel qu’il soit, devra garantir ses intérêts et la stabilité de la région. A l’annonce de la nomination du chef de la sécurité au poste de vice-président, des manifestants auraient crié, selon les correspondants de l’agence Reuters présents sur la place El Tahir, au Caire : « Ni Moubarak, ni Souleimane, on en a assez des Américains! »

Demeurés silencieux jusqu’alors, les Frères musulmans, principale force d’opposition du pays, ont appelé samedi dans un communiqué à une passation pacifique du pouvoir. La confrérie a affirmé son soutien au « soulèvement pacifique béni » et appelé à la mise en place d’« un gouvernement de transition sans le Parti national démocrate (au pouvoir) qui organise des élections honnêtes et une passation pacifique du pouvoir ». Des élections transparentes et démocratiques donneraient-elles le pouvoir aux islamistes ? C’est un risque. Les Américains, les Européens, et les généraux égyptiens sont-ils prêts à le courir ? Rien n’est moins sûr.

Pour l’heure, la rue réclame le départ de Hosni Moubarak. Une vague de fond, populaire, inspirée par la révolte tunisienne, dont aucun parti politique d’opposition ne peut revendiquer la paternité. Les menaces et la répression ne l’ont pas brisée. Au moins une centaine de personnes ont été tuées depuis mardi, le premier jour de la contestation. La nouvelle équipe nommée par Hosni Moubarak promettra-t-elle, comme Ben Ali l’avait fait en Tunisie, des emplois et du pain aux Egyptiens excédés ? Les Egyptiens seront-ils plus faciles à satisfaire que les Tunisiens ? Le pays des pharaons se dirige-t-il inexorablement vers une révolution ? Tous les regards sont braqués sur l’Egypte.