
La République démocratique du Congo a dépassé les 5 000 cas confirmés d’Ebola, pour 2 378 décès. Trois mois après la déclaration officielle de l’épidémie, l’OMS reconnaît qu’elle reste loin d’être maîtrisée, alors que l’Ouganda voisin a refermé la sienne dès la fin juillet.
La barre franchie mesure l’ampleur de la crise sanitaire qui frappe l’est de la République démocratique du Congo. Selon les dernières données de l’Institut national de santé publique congolais, 5 021 cas confirmés d’Ebola ont désormais été enregistrés, pour 2 378 décès. En trois mois à peine, l’épidémie déclarée le 15 mai a pris une dimension inédite pour le pays.
Le précédent épisode le plus meurtrier en RDC, entre 2018 et 2020, avait provoqué environ 2 280 décès pour 3 470 cas, sur près de deux ans. En douze semaines, l’épidémie actuelle a dépassé ce bilan. À l’échelle mondiale, seule la flambée qui avait touché la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone entre 2014 et 2016 reste plus importante.
Un doublement des cas tous les vingt jours
Le 18 août, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a décrit cette flambée comme celle progressant le plus rapidement dans l’histoire d’Ebola. Julien Harneis, coordinateur des Nations unies pour la riposte, estimait fin juillet le rythme de doublement des cas à une vingtaine de jours.
Le virus circule désormais dans six provinces et au moins 55 zones de santé. L’Ituri reste de très loin l’épicentre, mais des cas ont également été recensés au Nord-Kivu, au Sud-Kivu, dans le Haut-Uélé, la Tshopo et, depuis le mois d’août, le Bas-Uélé, province frontalière de la Centrafrique. L’OMS relie cette diffusion à l’insécurité, à la forte mobilité des populations et aux flux transfrontaliers et miniers.
Le retard initial pèse encore. L’épidémie circulait probablement dans les communautés depuis des semaines, voire des mois, avant sa confirmation le 15 mai. En effet, les premiers prélèvements avaient été déclarés négatifs car les tests utilisés ne détectaient que l’ébolavirus Zaïre et non celui de Bundibugyo. L’épidémiologiste Jennifer Nuzzo a aussi avancé l’hypothèse d’un lien avec les coupes budgétaires imposées aux programmes de santé mondiale.
L’Ouganda, à quelques kilomètres, a refermé la sienne
La comparaison régionale éclaire la nature du problème. L’Ouganda a déclaré le 28 juillet la fin de son épidémie de Bundibugyo, au terme des 42 jours de surveillance réglementaires. Bilan : 20 cas confirmés, dont 15 importés, 18 guérisons et 2 décès. Toutes les infections étaient liées épidémiologiquement, tous les contacts avaient achevé leur suivi de 21 jours et aucune transmission communautaire inexpliquée n’avait été constatée.
Africa CDC a salué ce résultat, y voyant la démonstration que la maladie à virus Bundibugyo peut être contenue lorsque les mesures de santé publique éprouvées sont appliquées rapidement. L’agence continentale observe dans le même temps la détérioration de la situation congolaise, où l’insécurité, les déplacements, les perturbations des services de santé et les lacunes de confiance des communautés entretiennent la transmission.
Le pari d’Ervebo
L’e virus Bundibugyo est une espèce d’Ebolavirus plus rare que la souche Zaïre, contre laquelle il n’existe ni vaccin homologué ni traitement antiviral approuvé. Les deux flambées antérieures, en Ouganda en 2007-2008 et à Isiro en RDC en 2012, n’avaient produit que 149 et 57 cas, un marché trop étroit pour justifier le développement industriel d’un vaccin.
Faute d’outil dédié, les autorités se tournent vers un produit conçu pour une autre souche. L’OMS avait recommandé le 28 mai de ne pas recourir à Ervebo, le vaccin homologué contre l’ébolavirus Zaïre, jugeant insuffisantes les données de protection croisée issues d’essais sur macaques. La position a évolué avec l’aggravation du bilan. Africa CDC a soutenu le 13 août la demande congolaise adressée au Groupe international de coordination pour l’approvisionnement en vaccins, tout en rappelant que l’efficacité clinique d’Ervebo contre Bundibugyo n’est pas établie. Le ministre de la Santé Samuel Roger Kamba a confirmé le 14 août, en Conseil des ministres, le recours à Ervebo et l’introduction du remdésivir chez les patients atteints.
En parallèle, la recherche avance. Deux candidats vaccins spécifiquement conçus contre Bundibugyo sont entrés en phase I : celui d’Oxford et du Serum Institute of India, dont les premiers essais ont débuté le 24 juillet au Royaume-Uni, et un candidat à ARNm de Moderna, autorisé par Santé Canada le 30 juillet sur environ 80 volontaires sains. L’essai thérapeutique PARTNERS, mené par l’Institut national congolais de recherche biomédicale avec l’OMS, recrute des patients dans trois centres de l’Ituri.
Des soignants impayés, des contacts perdus de vue
Sur le terrain, les indicateurs opérationnels restent en deçà des seuils requis. Le suivi des personnes contacts atteignait 75 % début août, loin de l’objectif de 95 % jugé nécessaire pour interrompre les chaînes de transmission, tandis que les centres de traitement du Nord-Kivu affichaient un taux d’occupation de 139 %. Les écarts entre provinces sont marqués : 80,2 % en Ituri, 76 % au Nord-Kivu, 63 % dans le Haut-Uélé.
La rémunération du personnel constitue un autre point de blocage. Des employés du centre de traitement de Rwampara, en Ituri, ont cessé le travail à la mi-juillet pour réclamer salaires et primes impayés depuis le 15 mai, avant un ultimatum de 48 heures. Devant le Conseil des ministres du 14 août, le ministre de la Santé a reconnu que des mouvements de grève de prestataires engagés dans la riposte avaient perturbé les opérations en Ituri.
L’OMS a classé cette flambée urgence de santé publique de portée internationale dès le 17 mai, statut qui engage juridiquement l’ensemble des États parties au Règlement sanitaire international. Trois mois plus tard, Tedros Adhanom Ghebreyesus estimait que le risque d’une propagation nationale et internationale plus large demeurait élevé.
La géographie de l’épidémie explique cette inquiétude. Le passage du virus au Bas-Uélé, province frontalière de la Centrafrique, a coïncidé avec la convocation par l’OMS d’une réunion de haut niveau à Bangui, réunissant les autorités sanitaires de Centrafrique, de RDC, d’Ouganda, du Soudan du Sud et de République du Congo. Le directeur régional pour l’Afrique, Mohamed Janabi, y a plaidé pour une collaboration transfrontalière renforcée afin d’éviter une crise sanitaire régionale de plus grande ampleur.
Un financement abondant, mal canalisé
Les annonces de bailleurs se sont pourtant multipliées. Washington a débloqué 242 millions de dollars supplémentaires début août, portant à 512 millions ses engagements. Le plan présenté par le gouvernement congolais, qui couvre la lutte contre le virus et la continuité des services essentiels de santé, atteint désormais 940 millions de dollars selon Anne Ancia, représentante de l’OMS en RDC. Tout cet argent ne transite pas par une caisse commune, et Kinshasa demande à gérer directement une part plus importante des financements extérieurs. Africa CDC a inscrit la transparence financière de bout en bout.
L’OMS s’est donné trois mois pour inverser la courbe et six pour interrompre la transmission. Ce calendrier suppose des financements canalisés, des soignants payés et des contacts suivis à 95 %.




