Diene Keita à la tête de l’UNFPA : portrait d’une Africaine qui relève les défis démographiques mondiaux


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Diene Keita
Diene Keita

Juriste guinéenne aux trente ans d’expérience onusienne, Diene Keita vient d’être nommée à la tête du Fonds des Nations unies pour la population. Entre chute vertigineuse de la natalité au Nord et explosion démographique au Sud, elle hérite d’une équation impossible à un moment charnière pour l’humanité. Portrait d’une femme qui incarne la montée en puissance de l’expertise africaine dans la gouvernance mondiale.

Une nomination historique dans un contexte de transition délicate

Dans les couloirs feutrés du siège des Nations unies à New York, une page se tourne ce 29 août 2025. António Guterres, le Secrétaire général, vient d’officialiser ce qui était devenu un secret de polichinelle : Diene Keita, juriste guinéenne au parcours impressionnant, prend définitivement les rênes du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA). Une nomination qui fait d’elle la patronne de l’une des agences les plus stratégiques de l’ONU. Elle devient aussi Secrétaire générale adjointe – un rang qui témoigne de l’importance cruciale des enjeux démographiques dans l’architecture onusienne contemporaine.

Cette ascension n’a rien d’une surprise pour les observateurs avertis. Depuis le 16 juillet, Keita assurait déjà l’intérim de cette fonction, suite au départ précipité de Natalia Kanem, partie avec deux mois et demi d’avance sur le calendrier initial. Un départ qui avait alimenté les spéculations dans les cercles diplomatiques new-yorkais, mais dont Keita a su transformer l’urgence en opportunité, démontrant en quelques semaines sa capacité à tenir la barre dans la tempête.

Trente ans d’ascension méthodique au service du développement

Le parcours de Diene Keita ressemble à ces success-stories africaines trop rares dans les instances internationales. Entrée aux Nations unies en 1990 par la petite porte du PNUD, elle a gravi méthodiquement tous les échelons de la hiérarchie onusienne, accumulant les expériences sur trois continents.

Son passage au gouvernement guinéen comme ministre déléguée à la Coopération et à l’Intégration africaine lui a offert une perspective unique : celle du décideur politique confronté aux réalités du terrain. Cette expérience gouvernementale a enrichi sa compréhension des mécanismes de pouvoir.

Mais c’est sur le terrain, dans les pays où les défis démographiques prennent chair, que Keita a forgé sa réputation. Coordinatrice résidente en Mauritanie, au Bénin, puis en République démocratique du Congo – autant de laboratoires grandeur nature des problématiques africaines –, elle a appris à naviguer entre urgences humanitaires et développement à long terme.

Sa nomination à la tête des bureaux UNFPA du Nigeria et de la RDC, les deux programmes nationaux les plus conséquents de l’agence, révélait déjà la confiance que lui accordait l’institution. Au Nigeria, géant démographique aux 220 millions d’habitants, elle a dû composer avec les réalités d’un pays tiraillé entre explosion démographique urbaine et persistance de pratiques traditionnelles parfois mortifères pour les femmes. En RDC, c’est la question des violences sexuelles comme arme de guerre qui a mobilisé son énergie, dans un contexte où parler de santé reproductive relève souvent du défi existentiel.

Une intellectuelle polyglotte à la formation d’élite

Derrière la diplomate aguerrie se cache une intellectuelle de haut vol. Docteur en droit de la prestigieuse Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, cette formation juridique, complétée par des spécialisations en économie internationale et relations internationales, lui confère une grille de lecture unique des enjeux démographiques : celle qui articule le droit des femmes, les impératifs économiques et les équilibres géopolitiques.

Sa maîtrise parfaite de l’anglais, du français et de l’italien – les trois langues de la diplomatie onusienne et de l’aide au développement – fait d’elle une communicante redoutable, capable de porter le message de l’UNFPA aussi bien dans les salons feutrés de Davos que dans les conférences ministérielles africaines ou les forums de la société civile latino-américaine.

Les défis titanesques d’une démographie mondiale en mutation

Keita hérite d’une organisation confrontée à des paradoxes démographiques inédits dans l’histoire humaine. D’un côté, la chute vertigineuse des taux de fertilité dans des pays aussi divers que les États-Unis, la Suède ou le Maroc, qui menace les équilibres économiques et sociaux de sociétés vieillissantes. De l’autre, la persistance de poches de surpopulation dans certaines régions africaines et asiatiques, où l’accès à la contraception reste un luxe inaccessible pour des millions de femmes.

Les trois zéros qui constituent le mantra de l’UNFPA – zéro décès maternel évitable, zéro violence basée sur le genre, zéro besoin non satisfait en planification familiale – sonnent comme une utopie nécessaire dans un monde où 810 femmes meurent encore chaque jour de causes liées à la grossesse et à l’accouchement, où une femme sur trois subit des violences physiques ou sexuelles au cours de sa vie, où 257 millions de femmes souhaitant éviter une grossesse n’ont pas accès à des méthodes contraceptives modernes.

Le contexte géopolitique complique encore la donne. La montée des conservatismes religieux, de l’Amérique de Trump au Brésil évangélique, en passant par l’Afghanistan des Talibans, remet en question des acquis que l’on croyait irréversibles. Les coupes budgétaires dans l’aide au développement, conséquence des crises économiques successives et du repli nationaliste, fragilisent des programmes vitaux pour des millions de femmes et de jeunes.

Une vision africaine pour des défis planétaires

Dans ses premières déclarations, Keita a posé les jalons de sa vision : « Lorsque les femmes et les jeunes s’épanouissent, des sociétés plus saines, plus résilientes et plus prospères émergent. » Derrière cette formule qui pourrait paraître convenue se cache une conviction profonde, forgée dans l’observation des sociétés africaines en transformation.

Son expérience continentale lui a enseigné que les solutions toutes faites, parachutées depuis New York ou Genève, échouent systématiquement face aux réalités culturelles locales. La santé reproductive ne se décrète pas ; elle se négocie, se contextualise, s’adapte. C’est cette approche nuancée, respectueuse des spécificités culturelles sans jamais transiger sur les droits fondamentaux, qui pourrait faire la différence.

L’Afrique, continent le plus jeune du monde avec 60% de sa population âgée de moins de 25 ans, sera le laboratoire privilégié de cette nouvelle approche. Keita sait que c’est là que se joue l’avenir démographique de la planète : d’ici 2050, un être humain sur quatre sera africain. Transformer ce dividende démographique potentiel en catastrophe ou en opportunité dépendra largement de la capacité de l’UNFPA à accompagner la transition.

La balle est désormais dans son camp. Et le monde regarde.

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