D’une rive à l’autre

Ben Ali vit dans un foyer dans le Sud de la France. Il a quitté sa terre natale et le Maroc où il a grandi. A la différence des autres immigrés qui retournent au pays au moment de leur retraite, lui a fait le choix de partir… pour ne plus revenir. Portrait d’un homme à contre-courant.

C’est un bâtiment coincé entre des HLM des années 90 et des garages. Un lieu entouré d’arbustes qui cachent partiellement ses habitants. Le foyer Sonacotra de Montpellier ne se remarque pas. Il essaye de se faire oublier. Mais ce n’est pas le cas de ses résidents. Devant le portail, des hommes fouillent bruyamment dans le ventre d’une vieille Renault 5. Deux personnes les regardent et échangent des politesses en arabe. Ben Ali, un peu en retrait, les observe. Son attitude tranche avec celle des autres. C’est sans doute à cause de son âge. Avec ses cheveux grisonnants et sa moustache bien taillée, le vieil homme ne passe pas inaperçu dans ce foyer fréquenté en majorité par des jeunes.

Comme un miracle

Il faut dire que Ben Ali, d’origine algérienne, n’est pas un immigré comme les autres. Il est arrivé en France à 57 ans. L’âge de la retraite. Une période de la vie que d’autres choisissent pour retourner au pays après des années d’exil.  » J’ai choisi de finir mes jours à Montpellier. Je veux vivre paisible pas comme là-bas ! », explique-t-il d’un ton assuré en mettant ses deux mains dans les poches de son jean. Ben Ali est né à Mascara, une ville sur la côte algérienne, mais a grandi au Maroc, à Ouarzazate, « là où le vent souffle et ne s’arrête jamais ». Ses parents sont très pauvres. Après un passage éclair sur les bancs de l’école, Ben Ali doit travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Il enchaîne les petits boulots: la plomberie, la maçonnerie… « Les fins de mois étaient dures », confie-t-il. Par la suite, la naissance de ses quatre enfants qu’il a eu avec Fatima, atteinte de la maladie Alzheimer, rend sa vie encore plus compliquée. « J’ai été dans plusieurs villes pour essayer de gagner ma vie : Marrakech, Oujda, Kenitra. J’ai trouvé un travail bien payé pendant cinq ans mais après je suis tombé malade et j’ai été contraint d’arrêter », raconte-t-il le regard perdu dans ses pensées. A 55 ans, Ben Ali se trouve contraint de vendre son réfrigérateur, ses meubles. Pratiquement tout ce qu’il possède. Et puis, soudain la chance arrive.

« Il y a eu comme une sorte de miracle. En triant les affaires de mon père, j’ai découvert qu’il avait une carte d’identité française, sans doute parce-qu’il travaillait avec eux. C’est de là que tout est parti ». Ben Ali se renseigne sur ses droits et envoie une lettre au tribunal de Bordeaux en charge de son dossier avec les papiers de son père et son extrait de naissance. Au bout de quelques mois, il obtient la double nationalité. On est en 2005, pendant un an, Ben Ali économise pour partir seul. Il vend sa maison de Kenitra et installe sa petite famille chez les parents de Fatima. En juin 2006, il profite qu’un de ses amis se rende à Montpellier pour partir avec lui.

De la prison à la liberté

Les premiers temps dans la ville sont durs. Ben Ali dort dans des centres d’hébergement pour personnes en grande difficulté et quelques fois dans la rue. Une personne lui donne l’adresse du foyer Sonacotra qui aide et héberge les travailleurs immigrés. Il est tout de suite pris en charge par des éducateurs qui l’assistent dans sa recherche d’emploi. Durant un an, il exerce le métier de plombier. Pourtant Ben Ali n’est pas heureux. Il ne se sent pas « libre ». « Les éducateurs nous surveillaient sans arrêt. Il fallait rendre des comptes. Je n’aimais pas ça », râle-t-il en se grattant nerveusement la tête. Pour Ben Ali, la liberté, c’est « sacré ». C’est un butin qu’on doit garder à l’abri, loin des pilleurs. « Au Maroc, j’étais en prison. Je dépendais du bon vouloir des riches, des mes patrons. Je ne pouvais rien faire et rien dire », poursuit-il.

Maintenant Ben Ali vit dans le bâtiment C au 4ème étage, la porte verte, au fond du couloir à droite. Là-bas, les éducateurs ne passent pas. Dans son 20 mètres carré, le jeune retraité se sent bien. Une modeste cuisine, une minuscule salle de bains, un salon qui fait office de chambre. « C’est parfait pour ma femme et moi ! », commente Ben Ali. Depuis 2008, Fatima vit avec son époux et commence tout juste à se faire à cette nouvelle vie.

Son mari, lui, se sent parfaitement à son aise. « Je perçois le RMI (450 euros/mois), je paye un loyer de 90 euros. Je peux manger à ma faim. Ma femme a l’accès aux soins gratuitement. Je ne vais pas me plaindre », explique-t-il en se servant du thé à la menthe. Cela fait deux ans que Ben Ali ne travaille plus et profite de sa retraite. Pour lui, le Maroc c’est du passé : »Je ne veux pas y retourner. Je ne veux pas y repenser. J’ai trop souffert. » Dans la pièce centrale, des images des montagnes du Rif et un dessin du Coran s’exposent sur les murs. Des coussins moelleux et épais parsèment le canapé. Une petite musique orientale s’échappe du transistor posé sur une commode. Ben Ali fredonne la mélodie, le regard perdu au loin…