Crise ivoirienne : la sous-région inquiète

25 morts selon le bilan officiel, au moins 30 pour l’opposition. Alors qu’Abidjan compte ses cadavres après la journée noire de jeudi, les médias nationaux, sous-régionaux et internationaux réagissent. Revue de presse, entre inquiétudes et analyses politiques.

Vendredi matin, Abidjan était toujours quadrillée par un imposant dispositif de l’armée. Le quartier du Plateau, centre politique et des affaires de la ville, était toujours vide de toute circulation, à l’exception des véhicules transportant les forces de l’ordre. Idem à Cocody, quartier résidentiel et des ambassades. Les écoles avaient fermé pour le deuxième jour consécutif. Les affrontements entre militaires, policiers et militants de l’opposition qui tentaient de se regrouper pour manifester au Plateau ont fait, jeudi, 25 morts selon un bilan officiel, 30 morts selon l’opposition.

La tragédie fait la Une des quotidiens nationaux et sous-régionaux. Fraternité Matin y consacre plusieurs articles, titrant « Abidjan sous haute tension » et donnant le bilan officiel détaillé des morts de jeudi. Dans un éditorial, « Hypothèque sur Marcoussis », Bi Bally Maurice Ferro écrit : « Dans tous les cas, il faut se rendre à l’évidence que, comme partout ailleurs dans le monde, nos partis politiques ont transformé leurs militants en chair à canon. » Il note également que « de tous les membres des directions qui ont lancé le mot d’ordre, aucun n’est sorti hier pour participer à cette marche suicidaire ». « La coordination des forces politiques signataires des accords de Linas-Marcoussis et d’Accra II a perdu la bataille de la mobilisation. Elle piaffait d’impatience de damer le pion aux « Patriotes » et de démontrer que, selon ses initiateurs, elle représente 75 à 80% de la population. L’occasion ne lui en a pas été donnée. Dans l’épreuve de force qu’elle a voulu engager pour inverser les rapports, elle vient de laisser des plumes. »

« Journée de feu et de sang »

Le Courrier d’Abidjan fait le récit « d’une journée de feu et de sang » tandis que L’Inter relate « un vrai carnage ». « La réaction des forces de l’ordre à la violation du décret interdisant les manifestations est-elle proportionnelle à la « provocation » des marcheurs ? » se demande le journal, pointant « les moyens utilisés par ces forces de l’ordre pour réprimer une marche annoncée comme pacifique ».

« Le recours aux armes à feu était réglementé, leur utilisation se faisant dans des conditions extrêmes de légitime défense. (…) Visiblement, les forces de l’ordre ont outrepassé les ordres de leur chef. Le lourd bilan dressé témoigne de l’implacabilité de la répression. Mais peut-on s’étonner de ce bilan, ou s’attendre à autre chose qu’à cette boucherie en voyant le terrible arsenal de guerre déployé à travers la ville deux jours avant la marche : chars d’assaut, véhicules équipés de lance-roquettes. (…) Même l’armée de l’air a été mise à contribution pour « surveiller » une manifestation qui se déroule… sur terre. C’est ainsi qu’on a vu slalomer au-dessus de nos têtes des hélicoptères de combat, et même des chasseurs bombardiers Sukoï 25 ! Pour une banale opération de maintien de l’ordre, a-t-on véritablement besoin de déployer un tel armada ! »

« Dans l’œil du cyclone »

Au Burkina Faso, Le Pays titre « La descente aux enfers ». Et se demande : « Jusqu’où ira la Côte d’Ivoire ? Les Ivoiriens n’oublieront pas de sitôt les affrontements d’hier. Les principes fondateurs du consensus ont été foulés au pied et le pays est à nouveau plongé dans une terrible zone de turbulences. » De son côté, L’Observateur écrit : « Ce que tout le monde redoutait s’est produit hier à Abidjan. (…) Nous n’avions donc pas tort de titrer à la Une de notre édition d’hier : « Le jeudi de tous les dangers ». Déjà, certains parlent de Tian An Men sur la lagune Ebrié au moment où Abidjan compte ses morts dans une querelle de chiffres dont ces situations sont coutumières. »

Pour Sidwaya, « La ligne rouge franchie » et « le pays est plus que jamais dans l’œil du cyclone ». « En attendant le bilan plus exhaustif de cette manifestation, la prospective politique nous oblige à dire que la « ligne rouge », voire le point de non-retour a été franchi en Côte d’Ivoire. (…) La classe politique ivoirienne s’est disqualifiée par son intransigeance et sa boulimie de pouvoir. Tout le monde parle ‘au nom du peuple’, pour après massacrer ce même peuple pour défendre des intérêts partisans. Seule la remise à plat des cartes politiques et leur redistribution peuvent remettre le pays dans la bonne direction », estime le journaliste Boubakar Sy.

« Malheureux pays »

L’inquiétude pointe dans l’édition de Republic of Togo qui annonce de « sombres perspectives pour la Côte d’Ivoire ». Le journal se montre « pessimiste » tout en espérant un « miracle ivoirien ». « Jeudi, la manifestation des opposants au Président Gbagbo n’a pas eu lieu mais elle a fait trente victimes. Les accords de Marcoussis demeurent virtuels. Le gouvernement de réconciliation nationale, désormais boycotté par la plupart des formations, n’a jamais véritablement fonctionné. Les menaces sont lourdes pour les semaines à venir. »

Côte français, le Président Jacques Chirac a appelé, jeudi, les Ivoiriens « au sens de la responsabilité » et à « reprendre la voie du dialogue ». Pour le quotidien Libération, c’est « une déclaration en forme d’aveu d’impuissance face à la spirale de la violence qui semble à nouveau enclenchée dans son ex-colonie qualifiée par le Président français de ‘malheureux pays’ ».

Arrêt de mort des accords de Marcoussis ?

Virginie Gomez, la correspondante du journal en Côte d’Ivoire, écrit que « la répression donne lieu à une vague de terreur qui rappelle les débuts de la crise en 2002, marquée à Abidjan par la traque aux opposants. » Et Thomas Hofnung se demande si « l’explosion de violences d’hier à Abidjan » signe ou non « l’arrêt de mort des accords de Marcoussis». « En choisissant la manière forte (…), le chef de l’Etat ivoirien a pris le risque d’endosser les habits de fossoyeur des accords de paix. Mais ce fin tacticien n’a sans doute pas fait ce choix par hasard. Le rapprochement observé ces dernières semaines entre deux partis exaspérés par son double jeu, le Rassemblement des Républicains (RDR) de l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara et le Parti démocratique de Cote d’Ivoire (PDCI) de l’ex-Président Henri Konan Bédié, menaçait de faire apparaître au grand jour une réalité que le régime s’évertue à cacher depuis le début de la crise : il compte de nombreux opposants à Abidjan. »

Quant au Figaro, il observe que « la grande manifestation « pacifique » annoncée par l’ensemble des composantes politiques hostiles au Président Laurent Gbagbo s’est transformée en bain de sang avant même d’avoir réellement débuté ». Analysant : « Inquiet de voir le conflit à nouveau déborder à Abidjan, le régime de Gbagbo a répliqué par la force. La vague de violence meurtrière d’hier devrait souder les « marcoussistes » qui avançaient jusqu’à jeudi en ordre dispersé. Et isoler Laurent Gbagbo. »