Côte d’Ivoire : l’ombre de Gbagbo plane sur la Présidentielle

L’ombre de l’ancien Président Laurent Gbagbo, actuellement détenu à La Haye, plane sur l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Alors que les Ivoiriens sont appelés aux urnes, des milliers de ses partisans, murés dans le silence, n’iront pas voter ce dimanche, pour le premier tour du scrutin.

De notre envoyé spécial à Abidjan,

Frank est l’un d’entre eux. « On a vécu la répression. Parler politique, c’est devenu très difficile », commence-t-il, d’une voix très faible. Il n’a accepté de parler qu’à l’abri des regards et des oreilles des habitants d’Adjamé, quartier populaire d’Abidjan, acquis au Président sortant Alassane Ouattara, où il vit. Ce dimanche, jour du premier tour de l’élection présidentielle ivoirienne, comme la plupart de ses amis « gbagboistes », il n’ira pas voter.

« Je ne parle pas de politique »

« Avec des amis, on peut parler de cela tranquille. Mais, si je ne te connais pas et je ne sais pas ce que tu as en tête, je ne parle pas de politique. On peut venir te tabasser », poursuit Frank. Avec la crise, beaucoup d’armes à feu ont circulé dans le pays. « Beaucoup de jeunes sont armés », indique-t-il, pour justifier sa prudence. Certains partisans du Président Alassane Ouattara sont encore particulièrement virulent à l’encontre des détracteurs de leur champion.

Après des années de vexations, de moqueries et de violences de la part du pouvoir en place, les dioulas, population du nord de ce pays d’Afrique de l’Ouest, ont connu leur heure de gloire avec l’arrivée d’Alassane Ouattara à la présidence de la République, au terme de 10 ans de guerre civile et d’une crise post-électorale de plusieurs mois, en 2010-2011. « Il y a encore beaucoup de personnes qui sont très carrées. Ils n’ont pas de réflexion ouverte », déclare Frank au sujet des partisans de l’actuel Président.
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La politique est devenue « très amère »

Beaucoup de jeunes qui soutenaient Laurent Gbagbo se sont détournés du parti qu’il a créé, le Front populaire ivoirien (FPI). Pascal Affi N’Guessan, le candidat de cette formation politique a mécontenté une grande partie des militants par sa politique de la main tendue avec le pouvoir, privilégiant le dialogue avant la libération du prisonnier de la Cour pénale internationale (CPI). « Je suis FPI. Pur gbagboiste. Voir un Affi (Pascal Affi N’Guessan) dire Gbagbo est mort…, on le regarde faire. (…) C’est un malhonnête », dit-il. Le candidat du FPI a de fortes ambitions personnelles.

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La politique est « devenue très amère. (…) On a peur, très peur, de la répression qui peut venir une fois que l’on s’engage dans la politique. Mais, il y a du mieux » depuis la fin de la crise post-électorale, explique-t-il.

« Ce n’est pas Ouattara ou Gbagbo qui nous nourrissent »

« Mes amis, ils n’iront pas voter. Ils en ont encore gros sur le coeur », ajoute Frank. L’arrestation de Laurent Gbagbo et son transfert à La Haye pour être jugé par la CPI est vécu comme une véritable trahison d’Alassane Ouattara, avec la complicité de la communauté internationale et de la France.
La libération de l’ancien Président reste pour eux un pas nécessaire pour la mise en place d’un « vrai » processus de réconciliation. Si on ne lui avait pas « mis des bâtons dans les roues », il aurait certainement pu « faire ce que l’actuel Président est en train de faire », explique Frank.

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Il indique avoir une fiancée originaire du nord de la Côte d’Ivoire, partisane de l’actuel Président, qui parfois lui demande pourquoi est-ce qu’il a « accepté de marcher avec elle », alors qu’il « aime trop le FPI » : « il faut faire la politique du boulot qui te nourrit », répond-il. Avant de poursuivre : « Aujourd’hui, je n’attends rien de Gbagbo. Ce n’est pas Ouattara ou Gbagbo qui nous nourrissent ». Frank a également des amis partisans du Président sortant. Il décrit comment il s’est assis, la semaine dernière, à un des QG de campagne du RDR, le parti au pouvoir, pour parler avec des amis proches, sans problème. Ils ont fleuri dans toute la ville pendant la campagne électorale.

« Toute la Côte d’Ivoire est en chantier »

Déçu par les candidats à l’élection présidentielle, il reconnaît à Alassane Ouattara le mérite d’avoir accompli des choses, notamment en construisant des infrastructures. « Aujourd’hui, je n’ai plus envie de revivre les pires moments de la crise de 2010, indique Frank, même si on n’est pas pour Ouattara, ce qu’il fait, tout le monde en bénéficie. (…) Récemment, j’étais à l’intérieur du pays. Toute la Côte d’Ivoire est en chantier », précise-t-il.

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Une partie de la population ne pardonne toujours pas au chef de l’Etat l’emprisonnement de Laurent Gbagbo, la mise en place d’une politique de rattrapage ethnique qui ne dit pas son nom en faveur des ressortissants du nord de la Côte d’Ivoire, ainsi que l’emprisonnement de centaines d’opposants politiques. La tension est moins forte mais la désillusion est grande pour ces exclus de la Côte d’Ivoire « émergente », prônée par Alassane Ouattara. Frank conclut : « On est jeune mais nous ne nous laissons pas guider par nos pulsions politiques, plutôt par nos pulsions de développement ». Comme un message d’espoir.