Côte d’Ivoire : Didier Torrella, un innocent en prison

Didier Torrella est un Français de 43 ans, accusé d’un crime d’état qu’il n’a pas commis. Il croupit depuis six mois dans les geôles ivoiriennes dans l’indifférence générale. Son unique « crime » : avoir eu la malchance de rencontrer deux ressortissants français impliqués dans une tentative de coup d’Etat en Côte d’Ivoire.

Par Ely Saint-André

Il est innocent mais il croupit dans les geôles ivoiriennes. De l’avis de tous, Didier Torrella est un homme sans histoires, extrêmement serviable. La vie de ce paisible dirigeant d’entreprise se partageait entre sa société et son action au sein d’associations caritatives. Sa vie bascule le 9 janvier 2008 lorsque des agents de la Direction de surveillance du territoire (DST, le contre-espionnage ivoirien) l’arrêtent à son domicile. Interrogé plusieurs jours dans les locaux de la DST, il est déféré au Tribunal de première instance d’Abidjan le 17 janvier 2008. Il y est accusé « d’attentat et de complot contre l’autorité de l’Etat », puis incarcéré à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca).

Comment un citoyen exemplaire, membre d’aucun parti politique, a-t-il pu se retrouver au cœur d’une affaire d’Etat ? Il a voulu rendre service à un ami d’enfance. Didier Torrella reçoit un message de ce quidam lui demandant d’accueillir deux ressortissants français à l’aéroport d’Abidjan le 10 décembre 2007. Torrella ne les a jamais vus. Il ne connaît que leurs noms : Jean-Paul Ney et Jean-François Cazé. Le premier est un reporter indépendant à la réputation sulfureuse. Il a été condamné en 2004 par la justice française à un an d’emprisonnement avec sursis et à une obligation de soins psychiatriques pour menace de mort proférée à l’encontre d’un confrère. Le second est un illustre inconnu qui a travaillé dans le secteur de la sécurité informatique, l’une des passions de Jean-Paul Ney.

Impliqué dans un coup d’Etat pour avoir rendu service à un « ami »

Les deux hommes arrivent de Cotonou, où ils ont longuement côtoyé Ibrahim Coulibaly, dit « IB », un ancien sergent-chef de l’armée ivoirienne abonné aux coups d’Etat. IB préparerait un nième putsch en Côte d’Ivoire avec la complicité de Cazé et sous l’objectif complaisant de la caméra de Ney. Didier Torrella n’est absolument pas au courant de l’opération. Son ami d’enfance lui a simplement demandé de récupérer les deux Français à l’aéroport et de leur prêter un véhicule pendant leur séjour ivoirien. Au nom de l’amitié, Torrella s’exécute sans poser de questions.

Le 27 décembre 2007, les événements s’accélèrent. Jean-Paul Ney est arrêté par la gendarmerie nationale devant le siège de la Radio télévision ivoirienne. Plusieurs cassettes vidéo contenant des séquences filmées par le journaliste français sont également saisies. Sur celles-ci apparaissent notamment IB et Jean-François Cazé. Ils sont vus en train de fomenter le supposé coup d’Etat. Le lendemain de l’arrestation de Ney, Cazé parvient à échapper à la police ivoirienne et à quitter la Côte d’Ivoire par la route.

Son innocence est prouvée…

La DST remonte ensuite jusqu’à Didier Torrella grâce aux vidéos enregistrées par la caméra cachée de Jean-Paul Ney. Les visages et les plaques d’immatriculation des voitures ayant été filmés par le journaliste. Il faudra toutefois plusieurs jours aux limiers ivoiriens avant d’identifier formellement Didier Torella. Le 30 janvier 2008, il est entendu par la police ivoirienne. Il conteste en vain toutes les charges qui pèsent sur lui et nie avoir participé à une opération de déstabilisation de l’Etat ivoirien. Ses dénégations sont corroborées par deux de ses coinculpés lors de confrontations les 13 mars et 21 avril. Des personnes qui ont participé à la tentative de coup d’Etat mais qui ne connaissent pas Didier Torrella. Les perquisitions effectuées au domicile et sur le lieu de travail de l’entrepreneur se révèlent infructueuses.

Pourtant, les trois demandes de remise en liberté provisoire déposées par les avocats de Didier Torrella sont rejetées par la justice ivoirienne. Ces refus sont d’autant plus incompréhensibles que l’instruction ne connaît plus aucune avancée significative. Didier Torrella est désormais un homme seul, soutenu par sa famille et quelques rares amis. Le climat délétère qui règne actuellement à Abidjan n’est pas étranger à cela. Les gens craignent d’éventuelles représailles s’ils se rapprochent du ressortissant français.

…mais l’Etat ivoirien reste insensible

Bien que cette affaire soit officiellement gérée par la justice ivoirienne, le sort de Didier Torrella est en fait entre les mains de Kadet Bertin, ancien ministre de la Défense et actuel conseiller du président ivoirien Laurent Gbagbo, chargé des questions militaires. Une source proche du pouvoir ivoirien, qui a souhaité garder l’anonymat, affirme que le dossier sera traité dans sa globalité. Par conséquent, il n’est pas souhaitable aux yeux de la présidence ivoirienne que Didier Torrella fasse l’objet d’un régime spécial. Peu importe si un innocent doit croupir en prison.

Depuis son incarcération à la Maca, la santé physique et psychique de Didier Torrella s’est dégradée. Malade, démoralisé, il a perdu son emploi et est désormais considéré comme un « assimilé ». C’est-à-dire un simple prisonnier politique aux yeux de l’administration pénitentiaire. Son épouse, Liliane Torrella, a pu s’entretenir une dizaine de minutes avec le ministre des Affaires étrangères français, Bernard Kouchner, le 14 juin dernier lors de sa visite officielle en Côte d’Ivoire, afin d’alerter les autorités françaises sur la situation de son mari. Le ministre a promis de faire « quelque chose ». Mais grand est le risque que Didier Torrella soit sacrifié sur l’autel de la Realpolitik au moment où Paris et Abidjan tentent de se réconcilier. Laisser faire serait un crime bien connu : non-assistance à personne en danger.