« Contribuer à un accès à l’électricité fiable et abordable sur le continent africain » – Prix Jeunes Talents Afrique subsaharienne L’Oréal-UNESCO


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Interview

Ce mercredi 10 décembre 2025, la ville de Johannesburg en Afrique du Sud a vibré aux couleurs de l’UNESCO et de la Fondation L’Oréal. Le temps était à la célébration de jeunes talents scientifiques féminins d’Afrique subsaharienne puisque les deux organisations révélaient au monde les noms des 30 femmes lauréates du prestigieux « Prix Jeunes Talents Afrique subsaharienne 2025 Pour les Femmes et la Science ». Réparties entre 18 pays de l’Afrique australe, de l’Afrique occidentale, de l’Afrique orientale et de l’Afrique centrale, 25 parmi les lauréates sont des doctorantes et les 5 restantes des post-doctorantes. Elles présentent les meilleurs profils sur plus de 550 candidatures enregistrées et épluchées par un Jury de 10 scientifiques, présidé par Priscilla Baker, Professeure de Chimie à l’Université de Western Cape, en Afrique du Sud, qui a été récompensée cette année par le Prix international L’Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science.

Les 30 lauréates œuvrent dans des disciplines variées telles que les sciences de la vie et de l’environnement, les sciences de la matière, les sciences de l’ingénieur et de la technologie, ainsi que les sciences formelles. Leurs travaux scientifiques contribuent directement ou indirectement à répondre aux enjeux majeurs du continent africain et du monde, tels que la sécurité alimentaire, la santé publique, le développement durable ou encore la transformation numérique inclusive. Deux parmi ces lauréates se sont confiées à Afrik.com. Il s’agit de la Camerounaise Christelle Mbouteu, spécialiste du génie énergétique, et de la Sénégalaise Aminata Sarr, doctorante en génie électrique et électronique.

Afrik.com : Vous faites partie des heureuses lauréates du programme Women in Science Young Talents de la fondation L’Oréal qui fait la promotion des femmes scientifiques en Afrique subsaharienne. Que vous inspire ce succès ?

Christelle Mbouteu : Je peux dire que ce succès est une reconnaissance de mon travail. Cela me donne une visibilité, une plateforme que je n’avais pas auparavant. Cela me donne la force de continuer à travailler, de continuer à apprendre et de continuer à chercher des solutions innovantes dans le secteur de l’énergie.

Aminata Sarr : Être lauréate du programme L’Oréal-UNESCO For Women In Science Sub-Saharan Africa est pour moi un immense honneur et une grande responsabilité. Ce succès m’inspire d’abord beaucoup de gratitude envers les mentors, les institutions, les membres de ma famille et toutes les personnes qui m’ont soutenue dans mon parcours scientifique.

C’est aussi une source de motivation supplémentaire pour moi. Ce programme valorise les travaux des femmes dans la science. Ce programme montre que le travail que je mène dans la recherche, dans l’agriculture, l’eau et l’énergie est pertinent et reconnu, et cela m’encourage à aller encore plus loin.

Enfin, ce prix symbolise pour moi la confiance placée dans le potentiel des femmes scientifiques. Ce programme encourage les femmes en leur montrant que la recherche est un domaine où chaque voix compte. Ainsi, à travers ce programme, j’encourage et j’ouvre aussi la voie à d’autres jeunes filles qui rêvent de faire de la science.

Maintenant que vous êtes nominée, qu’attendez-vous personnellement de ce programme ?

Christelle Mbouteu : Ce programme, en général, célèbre les femmes impactantes dans le domaine de la science. Il nous donne de la visibilité et l’opportunité de parler de notre thématique, de montrer au monde ce que nous faisons dans notre domaine de recherche, les problèmes que nous résolvons dans le domaine de la science. Donc, j’attends de ce programme de la connexion avec toutes ces femmes chercheuses qui trouvent des solutions pour résoudre les problèmes de notre continent. Pouvoir créer un networking ensemble pour contribuer à la science et au développement du continent africain.

Aminata Sarr : À travers ce programme, j’ai eu à participer à des formations très importantes pour ma carrière. En outre, le programme L’Oréal-UNESCO For Women In Science Sub-Saharan Africa nous assiste financièrement pour qu’on puisse poursuivre nos activités dans le domaine de la recherche. Il nous accompagne également en créant des communautés scientifiques et nous aide à créer un réseau scientifique pour nos futures activités dans la recherche.

Christelle Mbouteu, vous êtes une spécialiste du génie énergétique. L’Oréal vous a récompensée notamment pour vos travaux de conception et d’optimisation de systèmes innovants d’énergies renouvelables hybrides, combinant les technologies solaires, éoliennes et de stockage. Pourquoi avoir choisi un tel domaine où les femmes n’affluent pas, surtout en Afrique ?

Christelle Mbouteu : Le choix de ce domaine me vient du fait que sur les 730 millions d’habitants qui n’ont pas accès à l’électricité, 80 % résident en Afrique subsaharienne. Donc pour moi, travailler dans le secteur de l’énergie, c’est un pas pour pouvoir débloquer le développement. Vous savez, avoir accès à l’énergie, ce n’est pas un luxe, c’est la fondation pour la santé, pour l’éducation, pour le développement socio-économique. Alors moi, je veux contribuer à cet essor. Je veux contribuer à un accès à l’électricité fiable et abordable sur le continent africain.

Lors de mon cours sur les énergies renouvelables au moment où je faisais le master en mécanique énergétique à l’Université de Dschang au Cameroun, j’ai pu toucher du doigt l’impact que peut avoir l’accès à l’énergie sur les populations. Avec ce back-ground, je me suis dit pourquoi ne pas contribuer à cet essor ? Pourquoi ne pas contribuer à ce développement au sein du continent ?

Aminata Sarr, vous êtes doctorante en génie électrique et électronique. Vous vous occupez de l’optimisation de l’efficacité et des rendements des terres dans les fermes combinant cultures et énergie solaire. La fondation L’Oréal vous a justement récompensée pour vos travaux sur l’optimisation de l’énergie, des rendements agricoles et de la consommation d’eau dans les systèmes agrivoltaïques, qui combinent culture et production d’énergie solaire. C’est un domaine assez pointu où on ne rencontre pas beaucoup de femmes, principalement en Afrique. Pourquoi avoir choisi de vous spécialiser dans un tel domaine ?

Aminata Sarr : D’abord, concernant mon parcours, j’ai effectué une (1) Licence en production végétale et agronomie, (2) un Master en gestion des ressources en eau et des sols : Agriculture irriguée et (3) je suis en train de faire le PhD en génie électrique et électronique, plus précisément dans le domaine des énergies renouvelables. J’ai choisi de travailler dans ce domaine c’est un secteur qui me passionne profondément et aussi, les enjeux liés à l’agriculture, à l’accès à l’eau et à l’énergie, et au développement sont essentiels pour nos communautés. Mon choix est motivé par mes ambitions et mon engagement et ma volonté de vouloir aider ma communauté.

Christelle Mbouteu, quand je prends votre domaine au Cameroun, il y a combien de femmes qui ont choisi la même spécialité que vous par exemple ?

Christelle Mbouteu : Je n’ai pas un pourcentage exact des femmes dans le domaine énergétique, mais j’en connais un bon nombre. Je veux dire que la science de nos jours n’est pas juste faite pour les hommes, la science est faite pour tout le monde. Tout le monde peut apporter son savoir-faire dans ce domaine. Et de plus en plus, comme nous le voyons, les femmes commencent à s’intéresser à ces sujets, ce qui est très intéressant parce qu’ensemble nous pouvons être plus innovantes, nous pouvons proposer des solutions plus durables. Mélanger nos idées nous permettra en fait d’être plus fortes. Donc j’en connais un bon nombre, seulement que je n’ai pas un pourcentage global des femmes dans le domaine énergétique au Cameroun.

Comment expliquer les difficultés énergétiques de l’Afrique quand on sait que le continent est bien ensoleillé pour l’énergie photovoltaïque, quand on sait que le débit du fleuve Congo peut à lui seul permettre de fournir de l’énergie électrique à toute l’Afrique ? Avec tous ces atouts, qu’est-ce qui ne va pas finalement ?

Christelle Mbouteu : Vous savez, derrière ces possibilités, il faut un gros investissement financier à faire et déployer une bonne politique gouvernementale. Donc les atouts à eux seuls ne suffisent pas. Moi par exemple, je peux vous dire que c’est faisable que dans telle commune, nous pouvons avoir l’électricité à tel prix le kilowatt. Cependant, pour mobiliser le capital pour pouvoir le faire, il faudra compter sur tout le monde, le privé, le public, etc..

Actuellement, le levier financier est tellement énorme parce que nous ne voulons plus aller vers les énergies fossiles ; nous voulons que cet accès soit basé sur les énergies renouvelables. Quoi qu’on dise, les énergies renouvelables imposent un capital élevé, mais sur le long terme, elles sont plus rentables. C’est pour cela qu’il faudra que tout le monde mobilise pour cela, il faudra une volonté de nos gouvernements, de nos sociétés privées, une volonté de nos organisations internationales et que les techniciens soient véritablement compétents pour une efficacité complète.

Aminata Sarr : Les limites en matière de financement et d’investissement sont les principaux freins au développement des projets énergétiques, qu’ils soient solaires ou hydroélectriques car ils nécessitent des investissements lourds.

Christelle Mbouteu, au regard de votre travail, de vos recherches, comment voyez-vous la situation énergétique de l’Afrique dans les 30 prochaines années ?

Christelle Mbouteu : Je pense qu’actuellement, nous avons plusieurs organisations qui sont en train de mettre en place des programmes pour un accès à l’électricité globale. Par exemple, nous avons la Banque africaine de développement et la Banque mondiale se sont entendus pour mission 300, une initiative qui vise à donner accès à l’électricité à 300 millions d’Africains d’ici à 2030. Voyez-vous ? Je me dis que c’est prometteur. Notre situation passe à beaucoup de monde, à beaucoup de personnes ; les gouvernements africains s’y mettent, tout le monde s’y met, tout le monde veut que l’Afrique soit libre en terme d’énergie et puisse avoir un accès global à l’électricité, puisse avoir un accès abordable à l’électricité, puisse avoir un accès fiable à l’électricité. Ce qui sera un grand levier pour notre développement économique, parce que c’est la clé.

Aminata Sarr, quels sont vos projets pour les cinq prochaines années d’abord puis sur le long terme ?

Aminata Sarr : Actuellement je suis à la fin de la thèse et mon projet dans les prochaines années et sur le long terme est de poursuivre le domaine de la recherche en travaillant dans des organismes de recherche ou faire de l’enseignement-recherche dans les universités afin de mettre mes compétences au service des populations dans le besoin. Cela me permettra de mettre en place des projets de recherche pour identifier les contraintes des populations les plus défavorisées et de les accompagner pour les résoudre pour améliorer leur niveau de vie.

Un mot de la fin, Christelle Mbouteu

Christelle Mbouteu : J’espère pouvoir contribuer à l’essor énergétique de l’Afrique. J’espère que mon travail pourra convaincre plusieurs personnes à intégrer les énergies renouvelables, les innovations telles que l’hydrogène dans leur conception pour une Afrique énergétiquement libre, pour pouvoir combattre les changements climatiques.

Pour ces femmes, de nouvelles pages vont s’écrire dans leur vie scientifique. Et ceci, pour le grand bonheur de l’Afrique et de ses peuples. En tout cas, la Directrice exécutive de la Fondation L’Oréal, Pauline Avenel-Lam, n’en doute pas : « Nous sommes convaincus que l’avenir de la science en Afrique subsaharienne sera porté par la reconnaissance et l’accompagnement des femmes chercheuses. A travers le Prix L’Oréal-UNESCO Jeunes Talents Pour les Femmes et la Science, nous démontrons que les femmes scientifiques d’Afrique subsaharienne sont les pionnières d’une dynamique de changements durables et porteuses de solutions concrètes pour l’Afrique et pour le monde », souligne-t-elle.

Même son de cloche chez Lidia Brito, Sous-Directrice générale pour les sciences exactes et naturelles de l’UNESCO : « Ce Prix L’Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science Jeunes Talents Afrique subsaharienne démontre que les partenariats peuvent ouvrir des portes, amplifier les voix et accélérer l’impact. En célébrant ces jeunes chercheuses remarquables, nous réaffirmons notre engagement envers leur succès et envers un avenir durable et équitable pour l’Afrique », insiste-t-elle.

Depuis plus de 15 ans, le programme Jeunes Talents Afrique subsaharienne L’Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science a déjà récompensé plus de 270 chercheuses de plus de 35 pays. Grâce à ce prix, les lauréates bénéficient d’un soutien financier (10 000 € pour les doctorantes et 15 000 € pour les post-doctorantes) ainsi que d’un programme de formation au leadership, à la communication scientifique et à la gestion de carrière.

Christelle Mbouteu et Aminata Sarr rejoignent ainsi une communauté mondiale de plus de 4 700 femmes scientifiques soutenues par le programme depuis sa création en 1998.

Christelle Mbouteu
Christelle Mbouteu
Aminata SARR
Aminata SARR
Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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