
Troisième pays au monde pour le taux de viols déclarés par habitant, le Lesotho consacre chaque année l’équivalent de 5,5 % de son PIB à absorber les conséquences des violences basées sur le genre. À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, les autorités ont reconnu le fossé persistant entre un arsenal juridique ambitieux et une réalité qui demeure accablante.
Au Lesotho, petit royaume montagneux enclavé dans l’Afrique du Sud, les violences basées sur le genre (VBG) sont un phénomène quotidien. Selon une étude de référence réalisée par l’organisation Gender Links en 2015, environ 86 % des femmes et 40 % des hommes ont subi une forme de violence au cours de leur vie. Ce chiffre, régulièrement repris par le FNUAP (Fonds des Nations unies pour la population) et par le bureau des Nations unies à Maseru, place le pays parmi les plus touchés au monde. Le Lesotho se classe au troisième rang mondial pour les cas de viols déclarés rapportés à la population, et au sixième pour les taux d’homicides,des chiffres qui dépassent ceux de la plupart des nations en situation de conflit armé.
Un coût économique considérable
Les conséquences dépassent largement la sphère individuelle. Le coût économique des VBG dépasse 5,5 % du produit intérieur brut annuel du pays, selon les données croisées du FNUAP, de la Fondation Vodacom Lesotho et du ministère du Genre. Ce montant est comparable à la quasi-totalité du budget national consacré à l’enseignement primaire et secondaire, ce qui compromet les avancées du pays en matière de réduction de la pauvreté, de santé et d’égalité des genres. En valeur absolue, la vice-Première ministre Nthomeng Majara a évalué ce fardeau à environ 1,9 milliard de maloti par an (plus de 100 millions d’euros), selon le quotidien Lesotho Times du 13 mars 2026. En effet, c’est un montant qui couvre la perte de productivité, les dépenses de santé et les coûts des services sociaux et judiciaires.
Un indicateur carcéral résume à lui seul l’ampleur du phénomène : 44 % des détenus masculins dans les prisons du pays purgent des peines liées à des infractions sexuelles, selon les données de l’Afrobaromètre reprises par le FNUAP. Par ailleurs, 47 % des femmes assassinées au Lesotho le sont par un partenaire intime, contre 38 % en moyenne mondiale selon l’OMS.
Des lois ambitieuses, une mise en œuvre défaillante
Le Lesotho a pourtant considérablement renforcé son cadre législatif depuis le début des années 2000. Le pays a adopté la loi sur les infractions sexuelles (2003), la loi sur la protection de l’enfant (2011), puis une série de réformes plus récentes : loi contre les violences domestiques (2022), réforme des successions (2022), loi sur le handicap (2022), nouveau code du travail (2024). Mais comme l’a reconnu la vice-Première ministre Majara lors des commémorations du 8 mars, adopter de bonnes lois sur le papier ne suffit pas si elles ne sont pas appliquées et coordonnées de manière efficace.
Ce constat est partagé par la Commission internationale de juristes (CIJ), qui a publié un communiqué à la même occasion appelant le gouvernement à des mesures immédiates. L’organisation dénonce notamment le fait que les violences économiques de genre et les féminicides sont aggravés par les retards persistants dans l’administration de la justice, un appareil judiciaire en sous-effectif chronique entraînant un engorgement des dossiers et un accès insuffisant à des recours rapides et équitables pour les victimes. La CIJ demande une augmentation significative du budget de la justice pour permettre le recrutement de juges et de magistrats supplémentaires.
Les enquêtes d’opinion confirment l’acuité du problème aux yeux de la population elle-même. Selon l’Afrobaromètre, 64 % des Basotho considèrent les VBG comme la question la plus importante en matière de droits des femmes à laquelle le gouvernement doit s’attaquer. Mais près de six personnes interrogées sur dix estiment qu’une femme signalant des violences de genre aux autorités s’expose à des critiques ou au harcèlement, ce qui contribue à perpétuer le silence autour des agressions.
Des signes d’espoir fragiles
Quelques avancées méritent toutefois d’être relevées. Le ministre du Genre, Pitso Lesaoana, a souligné lors des cérémonies du 8 mars que la hausse des signalements dans certains districts, comme celui de Mokhotlong, témoigne d’une amélioration des mécanismes de plainte plutôt que d’une aggravation des violences en tant que telles. Le pays a par ailleurs inauguré son premier centre intégré polyvalent pour les victimes de VBG, développé avec l’appui du système des Nations unies et du FNUAP. Ce centre, qui devrait accueillir une centaine de femmes et d’enfants, propose un hébergement sécurisé, un accompagnement psychosocial et juridique, ainsi qu’un pôle de formation professionnelle et numérique, dans l’idée que la dépendance économique contraint souvent les victimes à retourner auprès de leur agresseur.
La Coordinatrice résidente des Nations unies au Lesotho, Taija Kontinen, a réaffirmé l’engagement de l’ONU à soutenir le pays à travers des programmes de prévention, de santé reproductive et de promotion du leadership féminin. Mais le chemin reste immense dans un pays où, comme l’a résumé le représentant du FNUAP Innocent Modisaotsile, neuf femmes sur dix ont été victimes de violences au cours de leur vie? et où un nombre significatif d’agressions sont commises par des pères sur leurs propres enfants.




