Claudy Siar : « Je ne me sens pas instrumentalisé »

Claudy Siar a présenté, mardi soir avec Michel Drucker, la cérémonie de l’Eurovision en direct sur France 3. C’était la première fois qu’un présentateur noir avait les honneurs d’un grand prime time sur une chaîne nationale en France. L’animateur de RFI revient sur son passage controversé chez Marc Olivier Fogiel 2 jours avant l’événement et sur sa prestation le jour J. Il estime ne pas être un pansement sur la plaie des actuelles tensions communautaires qui secouent la République et dénonce les dérives communautaristes.

La France a assisté discrètement, mardi soir sur France 3, a un véritable événement médiatique : l’animateur antillais Claudy Siar aux côtés de Michel Drucker pour présenter l’Eurovision. En direct et en prime time. Une première pour un Noir dans les annales audiovisuelles françaises pour une manifestation d’une telle envergure. L’homme de média, qui officie notamment sur Radio France International, gagne une toute nouvelle dimension, qu’il refuse d’associer à la seule couleur de sa peau. Ceci dans un contexte où la République essaie de faire la paix avec son histoire et de calmer la profonde crise interculturelle qui crispe le pays.

Afrik. Com : Vous avez été l’invité de Marc Olivier Faugiel dans « On ne peut pas plaire à tout le monde » pour faire la promotion de l’Eurovision. Certaines personnes vous reprochent d’être resté étrangement silencieux sur le plateau, alors qu’il abordait la question de la diversité. Ceci dit, il vous a cordialement ignoré sur le sujet. Pourquoi n’êtes-vous pas rentré dans le débat ?

Claudy Siar :
J’étais à 48 heures d’unprime time que je faisais avec Michel Drucker. J’étais là pour vendre un programme et non pour polémiquer avec Fogiel. Ma vie médiatique ne commence pas chez Fogiel et ne se termine pas chez lui. Je suis arrivé sur le plateau après Michel (Drucker, ndlr), qui m’a présenté de la meilleure façon qu’il soit. Je ne pouvais rêver meilleure introduction. Il a parlé de qui je suis, de Couleurs Tropicales, de ce que je représente, de ma notoriété… Pour moi, c’était un tapis rouge double épaisseur. Après, ce n’est pas très grave que Fogiel n’ai pas voulu me mettre en valeur. Face à cela j’étais très zen, je n’avais ni colère, ni envie de faire éclater de polémique. Car ce n’était tout simplement pas le bon contexte. Cela n’aurait absolument pas été constructif. J’estimais que je devais être respectueux du programme que j’allais présenter, ne serait ce que pour les téléspectateurs qui me découvraient.

Afrik.com : Harry Roselmack annoncé pour le 20h de TF1, Claudy Siar en prime time sur France 3. Finalement, ne pensez-vous pas être instrumentalisé pour calmer une certaine tension communautaire en France ?

Claudy Siar :
Je ne pense pas qu’il y ait eu la moindre récupération de la part de France 3. Dans le cadre de l’Eurovision, j’ai fait une émission quotidienne depuis le 6 mars, jusqu’au prime du 14. Mais à aucun moment France 3 n’a fait de tapage médiatique sur le fait que je sois le premier Noir en prime time sur une chaîne nationale. Donc je n’ai pas le sentiment d’être instrumentalisé, ni d’être un alibi. Je ne suis pas le premier Noir de la chaîne, il y a Audrey Pulvar et Vanessa Dolmen qui y officient déjà.

Afrik.com : Dans quel esprit avez-vous abordé la soirée de l’Eurovision que vous co présentiez avec Michel Drucker, un des monuments du paysage audiovisuel français ?

Claudy Siar :
Je crois que Michel avait envie de faire cette émission avec moi, et je pense que ce postulat de départ est extrêmement important. Il a toujours été un modèle pour moi. Je me suis beaucoup inspiré de sa façon de travailler et de recevoir les gens. Être à ses côtés, c’était presque un rêve de gamin qui se réalisait. Aussi je respecte profondément cet honneur qu’il m’a fait. Il m’a offert la possibilité de montrer réellement ce que je suis en télé. Et sur un prime time, ce qui, il faut le rappeler, est une première en France pour un « noir ». Je devais prouver ce que je valais professionnellement. Par ailleurs, cela intervient dans un contexte où l’on parle de diversité dans les médias, où l’on s’interroge sur le fait de savoir s’ils (les personnes issues des minorités, ndlr) ont le talent de faire certaines choses. Donc au-delà de ma propre personne, j’ai pensé à ma responsabilité par rapport à la communauté. La qualité de mon travail et de ma prestation rejaillie immanquablement sur ceux qui arrivent derrière.

Afrik.com : Trouvez-vous que le duo que vous formiez avec Michel Drucker a été efficace ?

Claudy Siar :
Je ne sais pas comment les téléspectateurs ont vu les choses mais je trouve qu’il y avait une vraie complicité et pas de rivalités entre nous, comme c’est souvent le cas dans des présentations bicéphales. Les gens ne l’ont peut-être pas senti comme cela, mais Michel me portait, il avait vraiment envie de partager cette émission. Il voulait me mettre en valeur. Tout en jouant son rôle, comme il sait si bien le faire. C’est impressionnant de voir à quel point cet homme un bourreau de travail. Sur le plateau j’étais avec quelqu’un qui me donnait de l’énergie. Energie qui s’ajoutait à la mienne. Donc pour moi c’était un vrai bonheur côté présentation. A la fin, j’ai eu l’impression qu’on avait fait une heure d’émission et non plus de trois heures.

Afrik.com : Pourtant beaucoup les ont senties passer…

Claudy Siar :
Là on rentre dans une mécanique télévisuelle. Ce genre de programme, en direct, est toujours trop long.

Afrik.com : Malgré tout l’audience a, paraît-il, été très bonne…

Claudy Siar :
Nous avons fait un carton. Nous sommes arrivés juste derrière TF1 qui alignait tout de même en face l’artillerie lourde avec Les Bronzés. Nous sommes sur une moyenne de 18,5 % de part d’audience contre 22 pour TF1. En revanche, nous sommes passés en tête dès la fin du film. Sur la fin de l’émission nous sommes montés à 40%. C’est énorme. Il y a eu plus de téléspectateurs que pour les Victoires de la musique.

Afrik.com : Certaines personne ont également vertement critiqué la qualité artistique des prestations. Qu’en pensez-vous ?

Claudy Siar :
Au contraire, le président du jury Charles Azznavour et une partie de la presse expliquaient qu’on avait justement à faire à un programme qui respectait les artistes et leur propre univers. Ce ne sont pas des personnes à qui l’on fait miroiter de choses et que l’on prend dans un château deux trois mois pour les formater. Je trouve l’approche de l’Eurovision plus saine.

Afrik.com : Un mot sur les candidats de l’Outre-Mer ?

Claudy Siar :
Je suis très fier, à la fois de leur prestation et de leur présence. Il faut rappeler qu’ils venaient d’une opération, « 9 semaines et 1 jour » de RFO, qui n’avait rien à voir avec l’Eurovision. Le grand public français a ainsi pu découvrir des univers d’une France lointaine. Contrairement aux autres, les artistes ultramarins qui ont fait le déplacement ont déjà une vraie carrière chez eux. Cerise sur le gâteau, ils ont eu le privilège de pouvoir chanter un extrait de leur propre répertoire, ce qui n’a pas été le cas pour les autres candidats.

Afrik.com : Vous vous êtes permis un « Toi-même tu sais » durant l’émission que seuls les initiés de Couleurs Tropicales connaissent. Un clin d’oeil ou ça vous a échappé ?

Claudy Siar :
C’était, il est vrai, un peu inattendu dans ce genre de cérémonie, mais bon ça restait bon enfant. C’était pour moi une façon de détendre l’atmosphère et de faire un clin d’œil à tous ceux qui écoutent Couleurs Tropicales à travers le monde et qui connaissent l’expression.

Afrik.com : Présenter un tel événement en direct vous médiatise et vous ouvre forcément de nouvelles portes. Avez-vous déjà eu quelques sollicitations suite à votre prestation ?

Claudy Siar :
J’ai eu des sollicitations de la presse écrite, comme d’émissions de télé ainsi que des propositions de la part d’autres chaînes. Par ailleurs, je suis en train de discuter de plein de choses avec France Télévision.

Afrik.com : N’est-ce pas là un profond tournant professionnel ?

Claudy Siar :
Oui et non, car pour moi l’essentiel n’est pas de faire de la télévision mais d’être là pour défendre quelque chose qui me corresponde. Sinon cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse dans la télévision c’est l’outil qu’elle représente et ce qu’il peut permettre de véhiculer comme message.

Afrik.com : Quel message y avait-il dans l’Eurovision ?

Claudy Siar :
Il y avait une véritable diversité de talents. Et ça sous-entendait également une diversité culturelle. Et c’est ça que je défends. Présenter des artistes venus d’Outre-Mer dans un tel contexte est, par exemple, pour moi, une importante victoire. Je me suis également permis d’évoquer les personnes de la Caraïbe et des départements d’Outre-Mer ( Haïti, la Jamaïque, la Nouvelle Calédonie, la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane…). Ceci dit je ne prêche pas pour ma seule paroisse, car j’ai musicalement été baigné par tellement d’influences et j’ai touché à de nombreux types de musique. Je suis très éclectique en matière de musique et je trouve même que c’est la sphère où les gens peuvent le mieux se rencontrer, quelles que soient leurs origines.

Afrik.com : Des paroles fédératrices. Que pensez-vous des actuelles tensions communautaires qui secouent la France ?

Claudy Siar :
La France est malheureusement en proie au pire des communautarismes. J’ai eu la chance énorme d’être né à une époque où l’on grandissait dans un vrai dialogue interculturel. J’ai des amis de toutes origines culturelles ou religieuses. Nous allions les uns chez les autres, nos parents se côtoyaient en faisant fi de nos différences. Aujourd’hui, chacun tente de courtiser les leaders de chaque communauté et c’est ainsi qu’on s’engouffre dans une logique communautariste. Le premier mouvement que j’ai créé, en 1989, Couleurs de cœurs, s’inscrivait aux antipodes de cela. Tout comme le mouvement Génération consciente qui a suivi et qui est toujours actif, notamment en Afrique. C’étaient des dynamiques fédératrices, au-delà de toute considération de race ou de religion.

Afrik.com : Pourtant vous avez embrassé, dans les années 2000, le combat identitaire pour les Noirs…

Claudy Siar :
Nous nous sommes organisés pour répondre aux attaques dont nous étions l’objet. Nous nous sentions acculés. Nous demandions juste l’égalité et non des privilèges.

Afrik.com : Il y a un an, vous annonciez la création de l’Union de la communauté noire de France. Une association qui n’a jamais vu le jour. Comment expliquez-vous cela ?

Claudy Siar :
J’ai finalement trouvé que ce n’était pas forcément très pertinent de créer une telle structure à ce moment-là. Je ne voulais pas créer de cacophonie dans le contexte d’alors.

Afrik.com : Que pensez-vous du Cran ?

Claudy Siar :
Je ne fais pas parti de l’association parce qu’il y a des terrains sur lesquels je ne veux plus aller. Ceci dit, j’espère profondément que l’association jouera un rôle dans l’ouverture de la société française.

Afrik.com : La date du 10 mai a été retenue par le Président de la République pour commémorer l’esclavage et la traite négrière. Que pensez-vous de cette date ?

Claudy Siar :
C’est une date républicaine. Et il est important que toutes les composantes de la France soient présentes lors des défilés. Aujourd’hui, moi, je ne suis pas esclave et le Blanc n’est pas esclavagiste, même s’il a peut-être eu des ancêtres qui l’étaient. L’esclavage et la traite constituent un passé commun à tous les Français, un passé douloureux pour certains. Et c’est en l’acceptant que nous pourrons tourner la page ensemble et construire l’avenir.