Chérif Elvalide Sèye, une vie à informer les Africains

Les obsèques du journaliste sénégalais Chérif Elvalide Sèye ont été célébrées ce jeudi, à Dakar. Il s’était éteint le 18 juin dernier au Kenya. Depuis 1975, sa vie était consacrée à l’information de ses concitoyens.

Chérif Elvalide Sèye a rejoint sa dernière demeure ce jeudi en terre sénégalaise. Le journaliste s’est éteint à 57 ans, le 18 juin dernier, au Kenya des suites d’un accident vasculaire cérébral. Une présence et une plume manquent à la presse sénégalaise et panafricaine. De ses premiers pas, comme stagiaire en 1975 au quotidien sénégalais Le Soleil, à ses ultimes écrits dans Le Quorum, le mensuel panafricain qu’il avait lancé en début d’année, Chérif Elvalide Sèye a tenté de rendre compte de cette « Afrique essentielle » qu’il évoquait désormais. Cet engagement, pressenti et ressenti dès ses débuts, suscitait la fierté parmi ses proches. « Tu étais tout juste stagiaire au journal Le Soleil, se rappelle Abdou Latif Coulibaly dans les colonnes de Sud Online, après ta première année au Cesti (Centre d’études des sciences et techniques de l’information de Dakar), nous nous passions à Sokone (quartier où il a passé la majeure partie de son adolescence) le numéro du journal dans lequel tu publiais l’un de tes premiers reportages : Dakar comme Chicago, tu l’avais titré ».

Un discret pionnier

Outre l’admiration pour Sirif – comme ses amis d’enfance l’appelaient-, ce grand-frère journaliste avec lequel il partagera plus tard en collègue l’aventure Sud FM, Abdou Latif Coulibaly évoque aussi les soucis de santé, ces dernières années, de ce « forcené » de travail à qui l’on conseillait de lever le pied. Récemment à Arusha, d’où des alertes étaient venues avant d’être balayées, il assistait aux assemblées générales de la Banque africaine de développement (Bad). Chérif Elvalide Sèye, qui a été directeur d’Ecofin, l’agence de presse spécialisée dans l’information économique, ou encore directeur de la stratégie et du développement de l’agence panafricaine d’information Panapress, ne ratait pas les grands rendez-vous politiques et économiques du continent.

A l’écoute et au fait de cette Afrique en marche, Chérif Elvalide Sèye sera d’ailleurs souvent pionnier. Notamment, quand membre fondateur du groupe de presse Sud Communication, il lancera la première radio privée sénégalaise, Sud FM en 1994. Il est aussi aux avant-postes quand il s’agira de doter le continent de son premier journal économique. En 2007, il est l’un des cofondateurs et rédacteurs en chef de la revue Les Afriques.

Témoin, écho et acteur d’une dynamique africaine

Chérif Elvalide Sèye se fait aussi ambassadeur, comme lors de ce colloque sur l’image de l’Afrique, organisé en 2005 à Bruxelles, par l’ONG Echos communication fondée par François Milis. Dans la capitale européenne, la route des deux hommes se croisent pour la première fois. « Dans ces moments institutionnels à haute visibilité, dire l’intime et l’essentiel est souvent difficile (…), se souvient François Milis. Comment dépasser les évidences et les poncifs quand l’objet du colloque est de démonter les clichés qui pavent l’histoire de la relation entre Afrique et Europe et de réinventer nos relations ? De l’autre côté de la table, il s’est trouvé un homme qui, en trois ou quatre témoignages, à recadrer tout le débat, a mis l’homme africain au cœur de son développement, a fait le lien entre richesses matérielles et immatérielles de ce continent, a posé les bases d’un nouveau dialogue entre Afrique et Europe avec beaucoup de délicatesse et de fermeté en même temps : c’était Chérif. »

A l’origine des fines analyses du journaliste sénégalais, peut-être ces passages de l’autre côté du miroir, quand il mettait son expertise en matière d’information au service d’institutions. Parmi elles, le Comité inter-Etats de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (CILSS), la Banque africaine de développement (Bad) ou encore le bureau régional de l’Unesco à Dakar. « Ce patriote convaincu », selon Mactar Silla, fera même un petite incursion en politique. Il est en 2000 le conseiller spécial chargé de la communication de l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade, au moment où ce dernier faisait rêver tous ses compatriotes avec le « Sopi » (changement).

« L’Afrique essentielle » de Chérif

Le parcours professionnel du journaliste sénégalais fourmille ainsi d’expériences riches et multiformes. « Jeune journaliste, note Dominique Flaux, partenaire dans l’aventure Les Afriques, Chérif était du genre à prendre un congé sans solde pour partir seul, avec sa curiosité pour tout bagage, découvrir la révolution iranienne et décrocher l’une des rares interviews de Bani Sard accordée à un journaliste étranger. ». Deux livres – L’Asecna, une réussite africaine et Mgr Thiandoum : à force de foi -, une agence de conseil en stratégie, Communication for development (Comdev), mais toujours l’information. Avant Le Quorum, Chérif Elvalide Seye avait fondé l’hebdomadaire d’informations générales 52 Hebdo. « Le feu sacré est toujours là pour informer les Africains », confiait-il encore récemment. « Je ne m’étendrais pas sur le talent et les qualités professionnelles du journaliste qui a embrassé tous les aspects du métier, de la presse écrite à la radio, sans oublier la télévision (…), écrit dans Le Soleil Mactar Silla, cofondateur du Quorum. Chérif était la compétence et l’humilité réunies, la passion de son métier et la générosité ». Dans les colonnes du même journal, Pape Mor Sylla, un ami et ancien collègue au quotidien n’en pense pas moins : « Chérif Elvalide Sèye était aussi profondément humain. Mes nombreux confrères, surtout des jeunes, ayant bénéficié de son coup de pouce ne se comptent plus. Il agissait toujours dans la discrétion, se contentant simplement d’aider son prochain ».

Ses qualités humaines laisseront un souvenir impérissable. A l’instar d’un testament insoupçonné, pourtant contenu dans l’ambition éditoriale de son ultime aventure journalistique. « Notre objectif est de faire écho aux questions essentielles pour l’avenir de l’Afrique », affirmait-il en évoquant la ligne éditoriale du Quorum. Ce n’était d’ailleurs pas qu’une ambition. Il la côtoyait un peu cette Afrique essentielle au sein du jury du Prix Harubuntu des porteurs d’espoirs et créateurs de richesse africains, dont il avait intellectuellement participé à l’émergence au travers de multiples échanges avec les instigateurs d’une l’initiative portée par l’ONG belge Echos Communication et Cités et gouvernements locaux unis (CGLU) Afrique.

« Mais (les hommages) pourront-ils combler l’immense vide que tu laisses en nous désormais ? Nous, ceux qui comptaient sur ton optimisme chevillé au corps pour ce continent dont tu souffrais qu’il désespérât tant sa jeunesse alors qu’il est si immensément doté. Nous pour qui tu as si souvent joué un rôle de vigie, partout où tu t’es retrouvé dans ta carrière, auprès des grands comme des petits », s’interroge Jean-Pierre Elong Mbassi, secrétaire général de CGLU Afrique. Muette, dorénavant, la silhouette-signature de Chérif Elvalide Sèye s’éloigne discrètement. Dans son sillage, une épouse, quatre enfants, une famille, des amis et des compagnons de route abattus par la douleur. Abattus seulement, pas désarmés.