
Dès les premiers jours d’août, plusieurs médias espagnols et marocains ont avancé l’hypothèse d’une implication de l’Algérie dans l’entrée massive de migrants à Ceuta, en s’appuyant sur des numéros à indicatif algérien repérés dans des groupes de mobilisation. Ces accusations reposent sur une étude privée, et non sur l’enquête policière. Le rapport du Centre national espagnol de l’immigration et des frontières, consulté par Afrik.com, ne retient aucun élément permettant d’établir une responsabilité d’Alger. Il classe même cette accusation parmi les composantes du contre-récit diffusé après la crise.
La thèse d’une « main algérienne » est apparue très rapidement, et elle provient d’un document précis. Le 2 août, l’analyste espagnol en sécurité et renseignement José María Gil Garre, dit Chema Gil, publiait une étude d’une soixantaine de pages consacrée à la campagne numérique ayant précédé l’entrée massive. Fondée sur un suivi de TikTok, Facebook, Instagram, X et de plusieurs groupes WhatsApp entre juin et le 1er août, elle évaluait à onze millions le nombre d’impressions générées et situait l’activité sur des profils localisés au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en France et aux États-Unis.
Le quotidien madrilène La Razón en a tiré le même jour un article affirmant que la mobilisation vers Ceuta avait été dynamisée sur les réseaux sociaux, « en particulier depuis l’Algérie ». L’ensemble des sites marocains proche du pouvoir comme Le360, sont allés plus loin en présentant un numéro portant l’indicatif +213 comme le poste de commandement numérique de l’opération, chargé de diffuser itinéraires, horaires et consignes vers la digue du Tarajal.
Le rapport officiel remis à la justice espagnole ne valide pas du tout cette lecture.
L’accusation algérienne rangée parmi les contre-récits
Le document du Centre national de l’immigration et des frontières, le CENIF, mentionne l’hypothèse algérienne dans une section au titre révélateur : « Narration et contre-narration officielles et des médias proches du Maroc ».
Les enquêteurs y recensent les explications diffusées après l’entrée massive. Ils citent l’imputation de la crise aux organisations criminelles, sa présentation comme une conséquence du statut contesté de Ceuta et Melilla, ainsi que les spéculations entourant le déplacement de Pedro Sánchez à Alger et le rapprochement entre l’Espagne et l’Algérie.
C’est dans ce cadre que figure l’accusation visant Alger. Le rapport explique que la présence de lignes portant un indicatif algérien a été utilisée pour désigner ce pays comme l’organisateur de la mobilisation, et renvoie explicitement à l’article de La Razón du 2 août. À aucun moment le CENIF ne reprend cette conclusion à son compte. Au contraire, la police espagnole traite l’idée de l’ingérence algérienne comme l’un des récits politiques et médiatiques développés après les faits.
Le rapport n’a certes pas pour objet de prononcer juridiquement l’innocence de l’Algérie. Il n’en reste pas moins qu’en l’état des informations recueillies, il exonère totalement Alger de la responsabilité qui lui a été publiquement attribuée. Aucun gouvernement, service de renseignement ou organisme algérien n’y est mis en cause.
Les indicatifs algériens représentent environ 2,7 %
Les chiffres contenus dans le document réduisent encore la portée de l’argument avancé contre l’Algérie. En effet, selon le CENIF, 90,8 % des numéros relevés dans les groupes de mobilisation surveillés portent un indicatif marocain. Les numéros non marocains ne représentent donc que 9,2 % de l’échantillon.
À l’intérieur de ce groupe minoritaire, les lignes algériennes comptent pour 29,5 %. Rapportée à l’ensemble de l’échantillon, leur proportion tombe à environ 2,7 %. Moins de trois numéros sur cent analysés par les policiers espagnols portaient ainsi l’indicatif +213.
Les autres lignes étrangères renvoient à un ensemble très dispersé de pays. Le rapport mentionne l’Égypte et l’Espagne, avec 7,6 % chacune du sous-échantillon étranger, le Yémen avec 5,7 %, la France et l’Allemagne avec 1,9 % chacune. Apparaissent également des numéros de Tunisie, de Libye, du Soudan, du Tchad, du Sénégal, de Mauritanie, du Nigeria, du Ghana, d’Angola, de Turquie, du Royaume-Uni, du Canada et de plusieurs États du Golfe.
Cette dispersion est compatible avec le caractère transnational des groupes consacrés aux migrations, qui rassemblent aussi bien des candidats au départ que des membres des diasporas, des militants ou de simples internautes relayant des informations. La présence d’un indicatif étranger ne démontre ni la participation d’un État ni l’existence d’un centre de commandement situé dans le pays concerné.
Une direction stratégique qui reste inconnue
Le CENIF estime pourtant que l’entrée massive à Ceuta ne pouvait pas être totalement spontanée. Le rapport décrit une opération préparée sur les réseaux sociaux, structurée en plusieurs phases et coordonnée sur le terrain. Il répartit ses acteurs en cinq niveaux.
Les trois premiers regroupent les personnes ayant franchi la frontière, les diffuseurs des messages et les individus chargés d’orienter les mouvements sur place. Les deux niveaux supérieurs correspondent à la planification et à la direction stratégique.
Or les enquêteurs reconnaissent ne pas être en mesure d’identifier les responsables de ces deux derniers niveaux. Aucun organisateur de l’opération n’a donc été établi.
Après la divulgation du rapport, le ministère de l’Intérieur a fait savoir que le directeur adjoint opérationnel de la Police nationale, le commissaire principal José Santafé, avait confirmé à sa hiérarchie que les informations recueillies ne permettaient pas d’établir l’implication « d’un gouvernement, d’un service, d’une agence ou d’une personne ». Cette précision vaut pour l’ensemble des États évoqués dans le débat public puisqu’Israël a aussi été cité comme pouvant être à l’origine de cette tentative de destabilisation de l’Espagne pour punir son soutien à la cause palestinienne.
Les indices matériels se trouvent du côté marocain de la frontière
Les principaux éléments concrets étudiés par le CENIF concernent, en réalité, ce qui s’est produit du côté marocain de la digue du Tarajal.
Le rapport insiste sur la présence anormalement réduite des forces de sécurité autour de Fnideq le 30 juillet. Il affirme que certains agents en uniforme ont orienté des personnes vers l’eau et que des hommes en civil semblaient surveiller ou coordonner les flus. Les conclusions qualifient ces actes de « guidage actif » de la foule. Ces observations reposent sur des témoignages de migrants et sur l’analyse de vidéos diffusées en sources ouvertes.
Le CENIF relève également le contraste avec le 15 août. Lors d’une nouvelle tentative annoncée sur les réseaux sociaux, les autorités marocaines ont déployé un important dispositif, empêchant l’accès à la frontière. Pour les enquêteurs, cette différence montre que le Maroc dispose des moyens nécessaires pour contenir une mobilisation lorsqu’il décide de les employer.




