Bernard Kouchner dans la tourmente

Dans son livre, paru mercredi, le journaliste Pierre Péan tombe à bras raccourcis sur le ministre français des Affaires étrangères. Il est entre autres accusé de s’être allègrement adonné au mélange des genres dans ses activités publiques et privées, d’avoir passé des contrats faramineux avec les dirigeants congolais et gabonais, rédigé un rapport complaisant sur la Birmanie. Le Ministre a rejeté toutes les charges en bloc, se disant victime d’une tentative de déstabilisation.

La première de couverture en dit déjà long : Bernard Kouchner, le ministre préféré des Français, dans les bras de George W. Bush, le président le plus impopulaire de la planète.
Dans Le monde selon K. (Editions Fayard), paru mercredi, le journaliste Pierre Péan signe une attaque en règle contre le chef de la diplomatie française, et fait trembler le Quai d’Orsay. Dans son livre, Pierre Péan décrit Bernard Kouchner comme un homme qui cultive un « cosmopolite anglosaxon » en contradiction avec « les valeurs de la Révolution française ».

Conflits d’intérêts

Pierre Péan dénonce dans son livre des conflits d’intérêt entre les activités ministérielles et privées de Bernard Kouchner, sur fond de contrats juteux qu’il aurait passés avec les chefs d’Etat gabonais et congolais, pour son travail de consultant en 2002 et 2007. Bernard Kouchner aurait ainsi profité d’une visite du président gabonais Omar Bongo en France en 2007 pour lui réclamer un reliquat de facture impayée (817 000 euros) pour le compte de le société Imeda, via laquelle il a réalisé un audit sur le système de santé gabonais. Bernard Kouchner a en outre nommé, indique le livre, dès son arrivée en poste, le patron d’Imeda, Eric Danon, ambassadeur à Monaco. Aussitôt intronisé, ce dernier a demandé au gouvernement gabonais le versement des 817 000 euros, au titre de règlement de la somme due à Idema ainsi qu’à une autre société, Africa Steps, dont l’un des fondateurs n’est autre que Jaques Baudouin, l’actuel conseiller de presse du ministre des Affaires étrangères…

Le livre de Péan jette aussi la suspicion sur les circonstances du départ de l’ex-secrétaire d’Etat à la Coopération, Jean-Marie Bockel, intervenu une semaine après sa charge contre la « Françafrique ». Attaque qui n’aurait pas été du goût d’Omar Bongo et du président du Congo-Brazzaville, Denis Sessou-Nguesso. Furieux, ces derniers auraient exercé des pressions sur le Ministre des Affaires étrangères pour obtenir son départ.

Le livre pointe également le risque de conflit d’intérêt entre Bernard Kouchner et son épouse, Christine Ockrent, nommée en février 2008 directrice du holding de France Monde, chargé de regrouper l’Audiovisuel extérieur. L’ouvrage de Pierre Péan accuse aussi le ministre d’avoir éludé dans son rapport sur la Birmanie, réalisé pour le compte de Total, le fait que la junte militaire utilisait des travailleurs forcés sur les chantiers du groupe pétrolier français. Ce n’est pas tout. Le livre conteste ses positions sur le dossier rwandais, lui reprochant notamment d’être l’ami de Paul Kagamé, du Front patriotique rwandais (FPR), soupçonné d’avoir commandité le massacre de l’église de Kibagabga.

«J’ai agi dans la légalité et la transparence »

Dès la publication des bonnes feuilles du livre de Pierre Péan sur l’hebdomadaire Marianne, Bernard Kouchner s’est réuni avec ses conseillers pour définir une stratégie de contre-attaque. Celle-ci a pris la forme d’une Interview mercredi sur le NouvelObs, dans laquelle le ministre rejette toutes les accusations en bloc. «J’ai agi dans la légalité et la transparence », a-t-il martelé, faisant référence à ses activités de consultant en Afrique. « Pour ce travail, j’ai été rémunéré à des tarifs inférieurs à ceux pratiqués, à l’époque, par les consultants de la Banque mondiale ou de l’OMS ». Il a en outre nié tout conflit d’intérêt avec ses activités de ministre. S’agissant d’Eric Danon, il concède toutefois que le comité d’éthique du ministère va se prononcer prochainement». Il s’est ensuite exprimé plus tard dans la journée devant l’Assemblée où il a affirmé ne « jamais » avoir demandé le changement d’affectation de Jean-Marie Bockel. Parlant d’« amalgames », d’« insinuations », et d’« allusions insidieuses », il s’est dit victime de la « jalousie » de « certains cercles » et dénoncé les « nostalgiques des années 30 et 40 » qui se cacheraient derrière le livre de Pierre Péan.

Le « French doctor » sommé de s’expliquer

La classe politique est quant elle en ébullition. Le secrétaire général de L’UMP a affirmé mercredi qu’«il y a beaucoup d’esprit de revanche » dans le livre, prenant la défense du ministre des Affaires étrangères. Tandis qu’à gauche, Arnaud Montbourg est monté au créneau, enjoignant le « French doctor » de « s’expliquer » s’il avait « encore un honneur ». Un ministre s’exprimant sous couvert d’anonymat sur les colonnes du Journal du Dimanche, le 1er février, avait prévenu que « si l’affaire reste un débat pour le microcosme, [Bernard Kouchner] ne sera pas menacé. Mais si l’opinion s’en empare, si les diplomates commencent à protester, il sera en danger ». La popularité du fondateur de « Médecins sans frontières » résistera-t-elle au cyclone Péan ?

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