
Enquête au cœur d’un modèle politique qui intrigue l’Afrique de l’Ouest
par Franck Fidèle Amougou Biyidi, Journaliste-correspondant | Chercheur associé, CIRMA (Collectif Interdisciplinaire pour la Recherche sur le Monde et l’Action Internationale)
COTONOU – PORTO-NOVO – POBÈ. Dans une Afrique de l’Ouest où les transitions politiques sont régulièrement marquées par des crises institutionnelles, des coups d’État ou des alternances conflictuelles, le Bénin offre aujourd’hui un visage singulier. Quelques semaines après l’investiture du président Romuald Wadagni, le pays semble avoir franchi une nouvelle étape sans rupture apparente de son appareil d’État. Cette stabilité est-elle le résultat d’institutions désormais suffisamment solides ? Ou masque-t-elle des fragilités que seule l’épreuve du temps permettra de révéler ? Durant une semaine, Afrik.com s’est rendu au Bénin pour observer cette transition de près. Entre Cotonou, Porto-Novo et Pobè, cette enquête s’appuie sur des observations de terrain, la consultation de la presse locale, des échanges avec des citoyens ainsi que deux longs entretiens avec le professeur Bellarminus Kakpovi, secrétaire général du ministère des Sports, rencontré à la Cité ministérielle de Cotonou, et le professeur-écrivain Akil Elégbédé, rencontré dans son bureau à Pobè.
Une transition qui n’a pas bouleversé l’État
Au lendemain de l’investiture de Romuald Wadagni, rien ou presque ne semble avoir changé dans le fonctionnement quotidien des administrations. Les ministères poursuivent leurs activités, les grands projets engagés sous Patrice Talon restent à l’agenda et les administrations rencontrées donnent l’image d’un État dont la continuité prime sur les changements de personnes.
Cette impression est renforcée par le climat général observé durant le séjour. Dans les rues de Cotonou comme à Porto-Novo, la politique ne monopolise pas les conversations. Les taxis-motos, les marchés, les restaurants ou les quartiers populaires parlent davantage du coût de la vie, des affaires ou des opportunités économiques que des affrontements entre partis politiques. Cette relative discrétion contraste avec d’autres capitales régionales où l’actualité politique occupe souvent une place centrale dans les échanges quotidiens.
Le pari des réformes institutionnelles
Pour comprendre cette évolution, il faut revenir sur les réformes engagées depuis 2016. Celles-ci ont profondément modifié l’architecture politique béninoise : réforme du système partisan, nouvelles règles électorales, renforcement des institutions et installation du Sénat, effectivement mis en place le 1er juillet 2026.
Pour le professeur Bellarminus Kakpovi, ces changements traduisent une volonté de renforcer durablement les institutions. « Les réformes engagées depuis 2016 cherchent à rationaliser le fonctionnement politique du pays et à consolider les contre-pouvoirs », explique-t-il. Selon lui, la création du Sénat répond notamment à la nécessité de renforcer le contrôle du travail législatif.
« Dans un système fortement présidentialisé, une seconde chambre peut permettre d’améliorer la qualité des lois et d’apporter un regard complémentaire grâce à l’expérience de ses membres », estime l’universitaire. Notons à cet égard que le Sénat installé le 1er juillet 2026 compte parmi ses membres plusieurs anciens chefs d’État, anciens présidents d’institutions et officiers supérieurs des Forces de Défense et de Sécurité, une composition qui illustre précisément la logique d’expérience et de continuité institutionnelle évoquée par le professeur Kakpovi.
Cette lecture n’est cependant pas unanime dans le débat public béninois, où certains observateurs s’interrogent encore sur le coût du Sénat, les modalités de désignation de ses membres ou son indépendance effective. Ces interrogations montrent que la réforme reste un sujet de discussion, même si elle s’inscrit dans une logique plus large de restructuration institutionnelle.
Un État qui investit dans sa transformation
L’un des constats les plus immédiats concerne les infrastructures. Routes urbaines, bâtiments administratifs rénovés, modernisation des services publics, développement des outils numériques : plusieurs réalisations témoignent d’une volonté de renforcer les capacités de l’État.
Ces investissements se reflètent dans les chiffres macroéconomiques. Le Bénin affiche une croissance du PIB réel de 8,1 % en 2025, après 7,5 % en 2024 — niveau le plus élevé depuis 1990 selon la Banque mondiale — tirée par les travaux publics (+9,8 %), le textile (+9,3 %) et l’agroalimentaire (+8,4 %). La Banque mondiale projette 7 % de croissance pour 2026, ce qui ferait du Bénin le pays à la plus forte progression au sein de l’UEMOA. L’inflation, elle, est restée maîtrisée à 1,1 % en 2025 — le plus faible taux de la zone UEMOA.
Repères économiques vérifiés
- Croissance PIB 2025 : 8,1 % — moteurs : TP +9,8 %, textile +9,3 %, agroalimentaire +8,4 % (BAD, avril 2026)
- Croissance PIB 2024 : 7,5 % — plus haut niveau depuis 1990 (Banque mondiale, jan. 2026)
- Prévision 2026 : 7,0 % — 1re place UEMOA (Banque mondiale / FMI)
- Inflation 2025 : 1,1 % — plus bas taux de l’UEMOA (BAD / FMI)
- Dette publique : 60,5 % du PIB (reclassification FMI, fév. 2026) (FMI)
- Taux de pauvreté : 36,2 % en 2022 — plus faible de l’UEMOA (INStaD / Banque mondiale)
- Population : 14 millions d’habitants (jan. 2026) — croissance de +2,7 %/an (Worldometer / INStaD)
Le Bénin figure aujourd’hui parmi les pays africains ayant le plus progressé dans la numérisation de certains services administratifs. Cette stratégie s’accompagne d’une politique visant à améliorer le climat des affaires, un domaine dans lequel le pays a régulièrement été salué ces dernières années par les institutions internationales. Sur le terrain, ces investissements sont visibles. Mais leur traduction dans la vie quotidienne reste plus contrastée.
Une économie en progrès… mais un chômage structurel toujours sensible
À plusieurs reprises durant cette mission, le même constat est revenu dans les échanges avec les habitants : les infrastructures progressent, mais l’emploi reste le principal défi. Les jeunes rencontrés ne contestent pas les transformations urbaines. Ils reconnaissent l’amélioration des routes, des équipements ou de certains services publics. En revanche, beaucoup estiment que les créations d’emplois n’évoluent pas au même rythme.
Les données confirment cette réalité avec nuance. Le taux de chômage officiel est de 1,7 % — l’un des plus bas de la sous-région. Mais ce chiffre masque une réalité plus complexe : selon le rapport « Profil du marché du travail 2025/2026 » (Agence syndicale danoise de coopération / UNSTB), 94 % des emplois non agricoles se situent dans le secteur informel. Autrement dit, le vrai défi béninois n’est pas tant le chômage de masse que la qualité et la formalisation de l’emploi.
La Zone Industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ), à une quarantaine de kilomètres de Cotonou, incarne la réponse structurelle à ce défi. Plus de 14 000 emplois directs y ont été créés en 2025, dans les filières coton, cajou et ananas. L’investissement total dépasse 1,4 milliard de dollars. Un démarrage prometteur, mais encore insuffisant au regard d’une démographie galopante : 55 % de la population béninoise a moins de 18 ans selon l’UNICEF (rapport 2024), et la population croît à un rythme de 2,7 % par an.
Ce paradoxe — croissance forte, emploi précaire — apparaît comme l’une des principales attentes adressées au nouveau président. La croissance économique observée ces dernières années devra désormais produire davantage d’effets qualitatifs sur le marché du travail. [BAD ; INStaD ; ADCD-UNSTB, 2026]
Une identité culturelle pleinement assumée
Le second enseignement de cette mission concerne la relation que les Béninois entretiennent avec leur identité. À Pobè, le professeur Akil Elégbédé insiste sur le rôle central de l’histoire dans la construction nationale. Pour lui, comprendre le Bénin contemporain suppose de replacer les évolutions actuelles dans une perspective historique plus longue.
« On ne peut comprendre le présent sans connaître le passé », résume-t-il au cours de l’entretien. Cette affirmation trouve un écho concret dans la vie quotidienne : les langues nationales restent très présentes, les tissus traditionnels sont largement portés, la cuisine locale domine les habitudes alimentaires, et les pratiques culturelles, y compris le vaudou, coexistent avec la modernité sans être perçues comme contradictoires.
Loin des clichés parfois véhiculés à l’extérieur, cette identité apparaît davantage comme un facteur de confiance collective que comme un frein au développement. Elle contribue à une cohésion sociale que les chiffres peinent à mesurer. La vitalité culturelle du Bénin est en outre un levier d’affirmation à l’international, comme le prouve le succès des Vodoûn Days et comme le montre le secteur de l’humour, où le Cotonou Comedy Festival et la finale de La Relève Afrique by Castel Beer ont connu un rayonnement continental au cours des derniers mois.
Une diplomatie guidée par le pragmatisme
Sur le plan extérieur, le début du mandat de Romuald Wadagni laisse apparaître une ligne de conduite relativement claire. Le choix de privilégier le dialogue avec les voisins immédiats — notamment le Nigeria, premier partenaire commercial du Bénin — traduit la volonté de préserver les intérêts économiques régionaux. Dans un contexte marqué par les tensions entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES), le Bénin semble adopter une posture de dialogue.
Cette orientation multilatérale s’est déjà concrétisée : en moins de six semaines d’investiture, le président Wadagni a effectué des visites dans huit pays africains, puis s’est rendu à Bruxelles où trois nouveaux points de coopération ont été fixés avec l’Union européenne. À Washington, le partenariat bilatéral est en cours de relance autour de la GDIZ. La visite d’État en Mauritanie, programmée dès juillet 2026, illustre également l’agenda africain soutenu du nouveau chef de l’État.
Pour Bellarminus Kakpovi, cette diplomatie doit rester guidée par les intérêts nationaux. «Le Bénin n’a pas vocation à choisir un camp entre les grandes puissances. Il doit avant tout rechercher les partenariats les plus utiles à son développement », estime-t-il. Cette approche pragmatique se retrouve également dans la diversification des partenaires économiques du pays.
Une stabilité qui devra faire ses preuves
La tentative de coup d’État déjouée à la fin du mandat du Président Talon, même si elle a été immédiatement repoussée, rappelle toutefois qu’aucune stabilité institutionnelle n’est définitivement acquise. Sur ce sujet, les réactions recueillies auprès de nombreux habitants oscillent entre étonnement et ironie. Beaucoup considèrent que le pays n’a pas besoin d’une rupture politique mais d’une poursuite des réformes engagées.
Cette perception mérite néanmoins d’être nuancée. Le véritable test du nouveau pouvoir ne sera probablement pas institutionnel. Il sera économique et social. Les attentes portent désormais sur l’emploi formel, le pouvoir d’achat, les opportunités offertes à une jeunesse qui représente plus de la moitié de la population, et la capacité de l’État à maintenir la confiance construite au cours des dernières années.
Un laboratoire africain plus qu’un modèle
À l’issue de cette semaine d’enquête, une conclusion s’impose. Le Bénin n’est pas un pays sans difficultés. Les défis sociaux, les inégalités, la prédominance de l’emploi informel (94 % des actifs non agricoles) ou les interrogations sur certaines réformes demeurent bien réels.
Mais il présente aujourd’hui une caractéristique relativement rare dans son environnement régional : celle d’avoir réussi une alternance présidentielle sans remise en cause de la continuité de l’État, dans un pays où la croissance dépasse 8 % et où la dette reste sous contrôle. C’est peut-être cette capacité à inscrire le changement dans la durée qui explique l’intérêt croissant que lui portent chercheurs, diplomates et observateurs africains.
Plutôt qu’un modèle à reproduire, le Bénin apparaît comme un laboratoire politique dont l’expérience mérite d’être étudiée. La véritable question n’est plus seulement de savoir si cette stabilité peut durer, mais si elle saura désormais produire des résultats suffisamment tangibles pour répondre aux attentes sociales d’une population qui regarde moins vers les discours que vers les effets concrets des politiques publiques.
Sources et références
- Banque mondiale, Global Economic Prospects, janvier 2026 — croissance PIB Bénin 2024-2026.
- Banque Africaine de Développement (BAD), Perspectives économiques au Bénin, avril 2026.
- Fonds Monétaire International (FMI), reclassification dette publique, février 2026.
- INStaD (Institut National de la Statistique et de la Démographie), Note sur les créations d’emplois, décembre 2023.
- Agence syndicale danoise de coopération (ADCD) / UNSTB, Profil du marché du travail au Bénin 2025/2026.
- Africa24 TV, « Bénin : plus de 14 000 emplois créés à la GDIZ en 2025 », mars 2026.
- UNICEF, Rapport annuel Bénin 2024.
- Worldometer / INStaD — démographie Bénin, données 2026.
- Entretiens de terrain : Pr Bellarminus Kakpovi, SG Ministère des Sports, Cotonou, juin 2026 ; Pr Akil Elégbédé, historien, Pobè, juin 2026.




