« Plus fort que l’oubli » : un film qui traverse l’Atlantique à rebours


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NOUKPO WHANNOU
NOUKPO WHANNOU

Le cinéaste béninois Noukpo Whannou prépare un documentaire sur le voyage intérieur de la poétesse martiniquaise Nicole Cage. Un projet rare, entre Ouidah et Fort-de-France, attendu pour 2027, qui interroge la mémoire diasporique avec la force tranquille des œuvres iconiques.

Il y a une image qui revient souvent dans les carnets de la poétesse martiniquaise Nicole Cage. Une plage. Du sable brûlant sous des pieds nus. Et quelque part, à l’horizon, une porte (la Porte du Non-Retour de Ouidah) qui donne sur un océan que ses ancêtres ont traversé dans l’autre sens, enchaînés, il y a quatre siècles. Nous sommes en 2008. Nicole Cage participe au Salon International des Poètes et Écrivains Francophones. On l’a guidée jusqu’à cette plage du Bénin presque par hasard, et quelque chose en elle s’est mis à trembler. Les larmes sont venues sans crier gare. Elle a cru entendre des voix. Elle a su, avec cette certitude que seul le corps connaît, qu’une part d’elle-même venait de là.

De cette expérience est né un texte, obsessionnel, inachevé pendant quatorze ans, intitulé « Plus fort que l’oubli ». Et de ce texte, le cinéaste Noukpo Whannou a décidé de faire un film.

Plus fort que l’oubli

Le projet est en cours de production. Il sortira en 2027, coproduit entre le Bénin et la France, tourné sur deux territoires (la Martinique et le Bénin) avec une ambition de diffusion internationale affichée dès le départ : doublage en anglais et en chinois, sous-titrage en cinq langues, sortie en salle en DCP. Ce n’est pas un film de niche. Ce n’est pas un film de commémoration. C’est, à en croire son auteur, un film « sur ce qui résiste à l’oubli quand on lui oppose la poésie, la mémoire et le corps d’une femme qui refuse de ne pas savoir d’où elle vient ».

Whannou est lui-même béninois, conteur et collecteur de mémoire. Il a rencontré Nicole Cage au Centre Culturel de Rencontre International John Smith de Ouidah, et il dit avoir ressenti la nécessité de ce film comme on ressent un appel (une formule qu’on pourrait trouver convenue si l’objet qu’il décrit n’était pas aussi précis). Car sa vision est loin du vague inspiré. Le dispositif qu’il a conçu est celui d’un cinéaste qui pense en images avant de penser en intentions : une caméra Sony FX6, légère, à la sensibilité adaptée à la lumière naturelle des forêts sacrées béninoises et des plages martiniquaises ; un enregistrement son traité comme l’élément central du film, avec micro-cravate sur la poétesse en permanence, prises de son d’ambiance dans les couvents et les cérémonies rituelles de Ouidah ; un drone pour embrasser depuis l’air ces deux territoires que tout sépare et qu’une même histoire relie malgré elle.

Plus fort que la fiction

Le film ne cherche pas à raconter l’esclavage. Il cherche à raconter ce qui vient après. Ce qui demeure quand les chaînes ont disparu mais que la mémoire, elle, reste tapie quelque part dans le corps, dans l’émotion, dans le rapport instinctif qu’une femme née en Martinique entretient avec une terre d’Afrique qu’elle n’a jamais foulée avant ses quarante ans. Nicole Cage n’est pas une victime dans ce film. Elle est une héritière qui reprend possession de ce qui lui appartient. Et le parcours de cette reprise est, en soi, un scénario que la fiction n’aurait pas osé écrire.

Revenue à Ouidah en 2022 pour une résidence d’écriture, la poétesse reprend son texte, explore les couvents et les sanctuaires, rencontre des artistes béninois, partage des lectures publiques avec un public qui la reçoit comme si elle n’avait jamais vraiment quitté ces terres. Puis en 2023, alors qu’elle est invitée à adapter l’un de ses contes avec de jeunes comédiens, elle est conduite à rencontrer le roi de Dèdomè, dans la commune de Kpomassè. Les oracles sont formels : elle doit contribuer à restaurer la mémoire de la reine fondatrice du royaume, Nan Dédo. Nicole Cage, martiniquaise, fille de la Caraïbe, poétesse formée dans la tradition littéraire francophone, est intronisée princesse de Dèdomè sous le nom de Nan Kpossi. Ce moment, entre sidération, émotion et ferveur collective, sera l’un des sommets du film.

Noukpo Whannou a construit autour de Nicole Cage une constellation de témoins. Son compagnon, José Zébina, musicien de formation et homme de lecture, sera le fil rouge du récit. Cette présence discrète et constante qui dit quelque chose sur la manière dont les œuvres emblématiques naissent, toujours, dans l’espace entre deux personnes. Sa sœur aînée Josette ouvrira des pans de l’enfance au François, en Martinique, dans la maison familiale encore debout sous les végétations. Son éditeur français, Florent Charbonnier de Caraïbéditions, parlera du parcours littéraire et de la métamorphose d’une écriture sur dix ouvrages. La chercheuse espagnole Dulce María González Doreste apportera le regard de la critique académique. Et en filigrane, les figures tutélaires du défunt Aimé Césaire et de Noureini Tidjani-Serpos continueront de hanter un film qui se construit précisément sur l’idée que les morts ne sont jamais vraiment absents.

La traversée intérieure

Le titre du concept de mise en scène que le réalisateur développe dans son rapport de repérage dit tout : La traversée intérieure. Ici la mer y est un personnage, pas un décor. Elle traverse le film comme elle a traversé l’histoire. Dans les deux sens à la fois, portant à la fois la douleur de la déportation et la possibilité du retour. Les plans d’horizon récurrents, les vagues, le vent dans les forêts sacrées de Ouidah, les plages de Basse Pointe où venait se recueillir Aimé Césaire. Tout cela forme une poétique visuelle cohérente, sensorielle, qui refuse de réduire la mémoire à un discours.

Le film est soutenu actuellement par un ensemble de partenaires des deux côtés de l’Atlantique : l’ADAC et le Ministère de la Culture béninois, le CCRI John Smith de Ouidah, la Collectivité Territoriale de la Martinique, le FDAC, le Centre des Arts Les Coulisses de Saint-Esprit, et la plateforme africaine de streaming Cinecoo, qui héberge déjà une page de suivi du projet. Ce dernier point n’est pas anecdotique : il dit quelque chose sur la manière dont ce film entend circuler. Pas seulement dans les salles obscures des festivals, mais là où les gens regardent vraiment, là où la diaspora se retrouve

Nicole Cage

À l’heure où l’Afrique réclame avec une urgence croissante le droit de raconter ses propres histoires, « Plus fort que l’oubli » arrive avec une proposition discrète mais radicale : et si la mémoire n’avait pas besoin d’être reconstituée ? Et si elle était simplement là, enfouie dans les corps de ceux qui descendent des survivants, attendant qu’une plage, un chant ou une forêt sacrée vienne la réveiller ?

Nicole Cage, elle, n’attend plus. Elle a traversé. Elle est revenue. Et son regard apaisé, dit Noukpo Whannou, est à lui seul la conclusion du film.

Akeem Kossoko
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Akeem Kossoko est un journaliste reconnu pour son engagement dans la couverture approfondie des questions sécuritaires et humanitaires en Afrique de l'Ouest.. Ses reportages mettent régulièrement en lumière les impacts sociaux et politiques des violences armées, contribuant ainsi à sensibiliser le grand public sur des crises souvent négligées.
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