
Chaque année, des familles béninoises célèbrent la réussite d’un fils, d’une fille, d’un neveu ou d’une sœur diplômée. Derrière chaque parchemin, il y a souvent des sacrifices lourds : une parcelle vendue, des dépenses différées, des années de privations et une espérance immense placée dans l’école. Mais une fois la cérémonie passée, beaucoup de jeunes découvrent une réalité plus rude : le diplôme ouvre moins de portes qu’espéré.
La question du travail garanti par les diplômes interroge le droit, l’organisation de l’État et la cohérence des politiques publiques. Former une jeunesse nombreuse, sans assurer un lien réel entre les compétences acquises et les besoins du pays, revient, en effet, à laisser se creuser une fracture entre la promesse républicaine et l’expérience vécue.
Le diplôme, une promesse qui ne peut rester suspendue
L’article 30 de la Constitution béninoise reconnaît à chaque citoyen le droit au travail et demande à l’État de créer les conditions qui rendent ce droit effectif. Cette formule ne signifie pas que l’État doit garantir mécaniquement un emploi à chacun. Mais elle l’oblige à penser ensemble l’éducation, la formation professionnelle, l’investissement, l’industrialisation, la fiscalité et l’emploi.
Or, trop souvent, ces politiques avancent séparément. Les universités forment d’un côté, les entreprises recrutent de l’autre, tandis que les jeunes diplômés tentent seuls de combler l’écart entre leur formation et les attentes du marché. Les concours se raréfient et certaines filières produisent davantage de diplômés que le pays ne peut en absorber immédiatement.
Le résultat est connu : attente, précarité, reconversion subie, petits emplois sans lien avec la formation initiale. Il ne s’agit pas de dévaloriser ces activités, qui permettent souvent de tenir debout. Mais une République peut-elle considérer sa mission accomplie le jour où elle délivre un diplôme ?
Quand l’insertion progresse, mais reste insuffisante
Le Programme spécial d’insertion dans l’emploi (PSIE) montre pourtant qu’une action publique ciblée peut produire des résultats. Lancé pour rapprocher les jeunes diplômés des entreprises, le dispositif a permis l’insertion de plus de 7 000 jeunes dans des structures publiques ou privées. Les chiffres disponibles à fin 2024 indiquent aussi qu’une part importante des bénéficiaires reste en activité à l’issue de leur contrat de deux ans.
Ce bilan mérite d’être salué. Il prouve que l’insertion professionnelle peut être améliorée lorsqu’elle est organisée, suivie et financée. Mais il révèle aussi l’ampleur du défi. Le nombre de jeunes éligibles reste très supérieur aux postes effectivement proposés. Autrement dit, le problème est structurel.
D’un côté, des diplômés cherchent une première expérience. De l’autre, des entreprises peinent parfois à trouver des profils immédiatement adaptés. Entre les deux, il manque une architecture plus cohérente, capable de faire dialoguer les filières de formation, les besoins économiques, les territoires et les priorités nationales.
C’est ici qu’une notion mérite d’être posée dans le débat public concernant la sécurité juridique des parcours professionnels. Non comme un droit automatique à l’emploi, mais comme une exigence de cohérence. Le jeune ne devrait pas être abandonné entre la sortie de l’université, la recherche du premier emploi, la reconversion éventuelle et l’acquisition de nouvelles compétences.
Pour une vraie continuité des parcours professionnels
Trois pistes peuvent nourrir cette réflexion.
- La première consisterait à inscrire dans une loi d’orientation un principe de cohérence des politiques d’insertion professionnelle. Toute réforme de l’enseignement supérieur ou de la formation devrait être précédée d’une étude d’impact montrant son articulation avec les besoins économiques, les stratégies industrielles et les perspectives d’emploi.
- La deuxième serait d’organiser chaque année, devant le Parlement, un débat obligatoire sur les parcours professionnels des jeunes. Les ministères chargés de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur, du Travail, de l’Industrie et de l’Économie pourraient y présenter un rapport commun. Non pas seulement pour compter les diplômés, mais pour dire ce qu’ils deviennent : insertion, mobilité, reconversion, adéquation entre compétences et besoins du pays.
- La troisième piste serait de reconnaître un principe de continuité du parcours professionnel. Comme il existe une continuité du service public, il devrait exister une exigence politique et juridique empêchant qu’un citoyen soit laissé seul entre la formation, le premier emploi et la reconversion.
Le véritable enjeu n’est pas de promettre l’impossible
Aucun État ne peut décréter l’emploi pour tous par la seule force de la loi. Mais un État peut éviter que ses politiques se contredisent. Il peut refuser de former sans anticiper, d’orienter sans accompagner, de diplômer sans se demander ce que deviendront les compétences produites.
Une Nation ne s’appauvrit pas parce qu’elle instruit sa jeunesse. Elle s’appauvrit lorsqu’elle laisse cette jeunesse attendre trop longtemps que son savoir trouve une utilité sociale. Chaque diplômé condamné à l’errance professionnelle représente un capital humain immobilisé, une confiance publique fragilisée et une promesse républicaine qui s’érode.
Le droit ne sert pas seulement à organiser la société. Il sert aussi à rendre crédible la parole publique. C’est pourquoi la question des parcours professionnels des jeunes ne peut plus être traitée comme un simple problème d’orientation ou de marché du travail. Elle touche au cœur du contrat républicain : faire en sorte que l’effort, le mérite et la formation ne restent pas des promesses sans lendemain.





