
Nombreuse, instruite, connectée et directement exposée aux grandes mutations sociales, économiques et environnementales, la jeunesse béninoise est au cœur de l’avenir du pays. Pourtant, une question demeure : les jeunes sont-ils réellement consultés dans l’élaboration des décisions publiques ou simplement concernés par leurs conséquences ?
Il est des paradoxes qui traversent les sociétés sans provoquer immédiatement le tumulte des grandes crises, mais qui finissent par interroger la qualité même du pacte entre les générations.
Jamais la jeunesse béninoise n’a été aussi nombreuse, aussi instruite, aussi présente dans les échanges mondiaux et aussi exposée aux grandes mutations de son époque. Pourtant, nombreux sont les jeunes qui nourrissent le sentiment de demeurer à la périphérie des espaces où se dessinent les choix appelés à orienter leur avenir.
Ils sont les premiers concernés par les politiques d’éducation. Ils seront les principaux acteurs du marché du travail de demain. Ils porteront les conséquences des décisions relatives à l’environnement, au numérique, à l’agriculture, à la gouvernance ou à la dette publique.
Mais sont-ils véritablement associés à leur élaboration ?
La question mérite d’être posée. Non dans une logique de revendication générationnelle, mais parce qu’elle touche à la capacité d’une nation à construire son futur avec celles et ceux qui auront la responsabilité de l’habiter.
Une force démographique encore trop peu écoutée
Le Bénin présente une réalité démographique majeure. Selon les données issues des projections démographiques internationales, l’âge médian du pays avoisine 18 ans. Autrement dit, une large partie de la population béninoise appartient à cette catégorie que l’on continue pourtant d’appeler « la jeunesse », comme s’il s’agissait d’un groupe périphérique, alors qu’elle constitue l’une des principales forces vives du pays.
À l’échelle du continent, cette réalité est encore plus nette. L’Afrique demeure le continent le plus jeune du monde, avec environ 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans. Jamais une génération n’a occupé une place aussi importante dans la structure démographique africaine. Jamais non plus les attentes placées en elle n’ont été aussi considérables.
Un constat persiste pourtant : les jeunes apparaissent souvent comme les destinataires des politiques publiques davantage que comme leurs coproducteurs. On décide pour eux, on planifie pour eux, mais plus rarement avec eux.
Or certaines réalités ne se découvrent ni dans les bureaux ni dans les statistiques. Elles se vivent.
Le jeune agriculteur confronté aux difficultés d’accès au foncier. L’étudiante qui observe quotidiennement l’écart entre certaines formations et les attentes du marché de l’emploi. Le jeune entrepreneur qui se heurte aux contraintes administratives, financières ou fiscales. Le diplômé qui multiplie les candidatures sans parvenir à décrocher une première expérience professionnelle.
Ces expériences constituent une forme de savoir. Et toute politique publique qui ignore ce savoir se prive d’une partie de son efficacité.
Le signal venu du Kenya
L’histoire récente du continent offre un enseignement révélateur.
En juin 2024, le Kenya a connu l’une des plus importantes mobilisations de sa jeunesse contemporaine. Des milliers de jeunes sont descendus dans les rues pour contester un projet de loi de finances jugé injuste et trop lourd pour les ménages.
À première vue, il s’agissait d’un désaccord fiscal. En réalité, une revendication plus profonde s’exprimait : celle d’une génération refusant d’être simplement administrée sans être véritablement écoutée.
Cette mobilisation, fortement structurée par les outils numériques, a conduit au retrait du texte contesté. Au-delà de ses implications politiques, cet épisode a mis en lumière une réalité devenue mondiale : une jeunesse instruite, informée et connectée n’aspire plus seulement à bénéficier des politiques publiques. Elle souhaite participer à leur conception.
Cette aspiration n’est pas une remise en cause de l’expérience. Elle n’est pas davantage une contestation de la légitimité des institutions. Elle procède d’une évidence simple qui veut que les sociétés les plus solides sont rarement celles où une génération parle à la place d’une autre. Elles sont celles où les différentes générations dialoguent, confrontent leurs visions et construisent ensemble des réponses aux défis communs.
Passer de la consultation symbolique à la participation réelle
Dès lors, comment renforcer cette participation de manière constructive ?
La première piste serait d’instituer des conventions citoyennes nationales de la jeunesse. À intervalles réguliers, des jeunes issus de tous les départements, de toutes les catégories socioprofessionnelles et de tous les niveaux de formation pourraient être réunis autour des grandes questions nationales : emploi, formation, numérique, agriculture, environnement, gouvernance locale, santé, civisme, entrepreneuriat. Leurs recommandations seraient transmises officiellement aux institutions compétentes. Une telle démarche rapprocherait davantage les politiques publiques des réalités vécues.
La deuxième piste consisterait à mettre en place un mécanisme d’évaluation citoyenne des politiques de jeunesse. Qui mieux que les bénéficiaires eux-mêmes peut apprécier l’efficacité réelle d’un programme d’emploi, de formation ou d’entrepreneuriat ? Associer les jeunes à l’évaluation des actions qui leur sont destinées permettrait d’améliorer leur pertinence, leur impact et leur crédibilité.
La troisième piste suppose de faire de l’éducation à la participation publique une priorité nationale. La citoyenneté ne se réduit pas au vote mais elle s’apprend dans la pratique et se nourrit de l’exercice. Des programmes de débats publics, des simulations parlementaires, des budgets participatifs scolaires ou universitaires pourraient contribuer à former une génération davantage préparée à prendre part aux affaires de la cité.
Construire l’avenir avec ceux qui devront le porter
En réalité, la question n’est pas de savoir si la jeunesse détient toutes les réponses. Aucune génération n’a jamais bénéficié d’un tel privilège.
La véritable interrogation est ailleurs : comment prétendre préparer l’avenir d’une nation sans associer pleinement celles et ceux qui auront demain la responsabilité d’en porter les défis ?
La maturité d’une démocratie ne se mesure pas à sa capacité de décider pour sa jeunesse. Elle se révèle dans son aptitude à l’associer aux choix qui engagent son devenir.
Les peuples qui traversent les siècles ne sont pas ceux qui parlent au nom de leur jeunesse. Ce sont ceux qui lui font une place dans la définition de l’avenir commun.





