Bénin : la solitude devient-elle une question juridique ?


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Longtemps perçue comme une souffrance privée, la solitude devient un enjeu de santé publique, de dignité humaine et de cohésion sociale. Au Bénin, le droit peut-il rester indifférent ?

Il existe des souffrances qui font du bruit. D’autres avancent sans bruit, traversent les générations, s’installent dans les foyers, gagnent les villes comme les campagnes, habitent les visages et demeurent pourtant ignorées.

Cette souffrance porte un nom simple : la solitude.

Longtemps, elle a été regardée comme une affaire relevant exclusivement de la sphère privée. Une épreuve personnelle. Une disposition de l’existence. Un sentiment parmi d’autres.

Les données les plus récentes révèlent pourtant une réalité autrement plus préoccupante. Selon l’Organisation mondiale de la santé, une personne sur six dans le monde souffre aujourd’hui de solitude. Plus alarmant encore, la Commission de l’OMS sur la connexion sociale estime que la solitude et l’isolement social sont associés à plus de 871 000 décès chaque année, soit près de 100 décès par heure à l’échelle mondiale.

Chaque heure. Pendant que la vie ordinaire suit son cours, près d’une centaine d’êtres humains quittent ce monde dans un contexte où l’absence de relations sociales significatives a contribué à fragiliser leur santé physique ou psychologique.

Et pourtant, rien ne s’arrête. Aucun indicateur économique ne parvient véritablement à mesurer l’étendue de cette blessure humaine.

Une souffrance silencieuse dans des sociétés en mutation

Au Bénin comme dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, les solidarités familiales demeurent une richesse considérable. Elles constituent même l’un des fondements de notre identité collective.

Mais elles sont désormais confrontées à des mutations profondes : migrations professionnelles, exode rural, urbanisation accélérée, mobilité internationale, transformation des structures familiales, évolution des modes de vie. Autant de phénomènes qui redessinent progressivement les liens entre les individus.

Combien de parents âgés vivent aujourd’hui dans un village pendant que leurs enfants poursuivent leur existence à Cotonou, Abidjan, Lagos, Paris ou Montréal ? Combien de veuves traversent des journées entières sans recevoir une visite ? Combien de personnes âgées prennent leurs repas dans un silence devenu habituel ?

Combien de jeunes diplômés découvrent, en quittant leur famille pour la ville, qu’il est possible d’être entouré de milliers de personnes et de ne pourtant appartenir à aucun cercle humain véritable ?

Il suffit parfois d’observer autour de soi.

Ce retraité dont le téléphone ne sonne plus que pour des formalités administratives. Cette mère ayant perdu son époux qui continue, durant plusieurs mois, à dresser machinalement deux couverts avant que la réalité ne lui rappelle qu’elle mange désormais seule.

Cet étudiant arrivé dans une grande université, entouré de centaines de camarades, mais incapable de nommer une seule personne qu’il pourrait appeler en pleine détresse. Ce jeune cadre dont les réseaux sociaux affichent plusieurs milliers d’abonnés, mais qui ne trouve personne à contacter lorsqu’une épreuve surgit dans sa vie.

Ces situations n’appartiennent pas à la littérature. Elles appartiennent à notre époque.

Quand la solitude devient une affaire publique

Dans plusieurs pays développés, le phénomène a atteint une telle ampleur que des réponses institutionnelles inédites ont vu le jour.

En 2018, le Royaume-Uni a nommé une responsable ministérielle chargée de lutter contre la solitude, avant de lancer une stratégie publique consacrée à cet enjeu. Ce choix traduisait une évolution majeure : l’isolement social n’était plus seulement considéré comme une difficulté individuelle, mais comme un problème collectif nécessitant une réponse publique.

Ce que l’on croyait relever de la seule sphère intime s’impose désormais comme une question d’intérêt général.

Le droit peut-il rester indifférent à cette évolution ? La réponse mérite réflexion.
Le droit ne peut imposer l’amitié, ni décréter l’affection. Mais il peut créer les conditions permettant aux êtres humains de demeurer reliés les uns aux autres. Car derrière la solitude se jouent parfois des enjeux directement liés à la dignité humaine.

Or celle-ci constitue l’une des valeurs les plus précieuses de l’ordre juridique contemporain.
La Constitution béninoise du 11 décembre 1990 révisée place la personne humaine au cœur de la protection constitutionnelle. Elle intègre notamment les droits et devoirs proclamés par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. La Déclaration universelle des droits de l’homme rappelle, elle aussi, que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.

Ces textes ne parlent pas explicitement de solitude. Mais ils rappellent tous une même exigence : aucun être humain ne doit être abandonné à l’indifférence collective.

L’heure est peut-être venue pour l’ordre juridique d’étendre sa sollicitude au-delà des atteintes visibles et de s’intéresser également aux formes nouvelles du délaissement humain.

Trois pistes pour agir

La première orientation consisterait à faire du lien social un objectif explicite des politiques publiques. Nous construisons des routes pour rapprocher les territoires. Pourquoi ne pas concevoir également nos villes, nos quartiers et nos espaces communautaires pour rapprocher les personnes ? Une société se fragilise lorsque ses citoyens cessent de se rencontrer.

La deuxième piste serait d’instituer un droit à l’accompagnement social des personnes en situation d’isolement extrême : personnes âgées vivant seules, veufs et veuves vulnérables, personnes en situation de handicap, jeunes sans soutien familial. L’objectif ne serait pas de créer une assistance permanente, mais de garantir qu’aucun citoyen ne disparaisse progressivement du regard collectif.

La troisième piste consisterait à créer un indice national de cohésion humaine. Nous mesurons la croissance, nous évaluons les investissements — mais nous ne mesurons pas la qualité des relations sociales, la participation communautaire ou le sentiment d’appartenance. Ce qui n’est pas mesuré demeure souvent invisible aux politiques publiques.

Ne laisser personne disparaître du regard collectif

La question n’est pas de savoir si chacun traverse parfois des périodes de retrait ou de silence. Elles appartiennent à la condition humaine.

La véritable interrogation est plus exigeante : que devient une société lorsque l’isolement cesse d’être une exception pour devenir une expérience ordinaire ?

Une civilisation ne se reconnaît pas uniquement à la puissance de ses équipements ou à la sophistication de ses institutions. Elle se révèle aussi dans l’attention qu’elle porte à ceux dont la souffrance ne produit ni vacarme, ni revendication, ni scandale.

Il existe des détresses qui n’occupent aucune une de journal et ne renversent aucun gouvernement. Elles se contentent, lentement, d’éroder le goût de vivre.

C’est peut-être là que commence la plus exigeante des missions du droit : veiller à ce qu’aucun être humain ne disparaisse de l’horizon des autres.

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