Bénin : après la métamorphose de la fête du Vodoun, le gouvernement se tourne vers la Gaani


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Le palais royal et l'arène de la Gaani à Nikki alors en construction
Le palais royal et l'arène de la Gaani à Nikki alors en construction

Après Ouidah et les Vodun Days, le gouvernement béninois veut désormais faire de Nikki une autre grande vitrine de la richesse culturelle nationale. À partir de l’édition 2026 de la Gaani, l’État entend reprendre davantage la main sur l’organisation de cette fête emblématique du septentrion, avec une ambition affichée : professionnaliser le rendez-vous et en faire un véritable produit culturel et touristique.

À Ouidah, le changement de formule de la fête du Vodun a montré la méthode. En passant de la traditionnelle fête du Vodun initialement célébrée chaque 10 janvier aux « Vodun Days », le gouvernement avait assumé le pari d’un événement plus structuré, plus visible et capable de séduire un public international. Selon les chiffres communiqués par les autorités, la première édition, en janvier 2024, avait attiré près de 100 000 visiteurs. La fréquentation serait ensuite passée à 435 250 personnes en 2025, puis à 740 668 en 2026. Sur la même période, les sites dédiés auraient enregistré respectivement 1 647 476 et 1 942 949 visites. Au vu du succès des Vodun Days, le gouvernement a choisi de dupliquer ce modèle à Nikki, à l’occasion de la Gaani.

Nikki veut changer de dimension

À Nikki, la Gaani n’est pas une manifestation à inventer. Elle est profondément enracinée dans l’histoire et l’identité des peuples Baatombu et Boo. Cette célébration pluriséculaire rassemble notamment autour des rites, des parades équestres, des tambours sacrés et des cérémonies qui rappellent l’histoire de la monarchie traditionnelle. Depuis plusieurs décennies, la Gaani est l’une des manifestations les plus importantes du patrimoine immatériel béninois. C’est ce que confirme Dr Chabi Gani Tamou Barthélémy, baatonu et historien de l’art : « La Gaani est l’événement culturel le plus important du Baruwu – le pays baatonu, ndlr – parce qu’il est directement lié à l’institution politique la plus prestigieuse de cette entité, soit la royauté de Nikki. De ce fait, l’événement mobilise toutes les couches sociales ».

Ce qui change à partir de 2026, c’est moins la nature de la Gaani que la manière de la présenter au monde. « L’édition 2026 de la Gaani, c’est l’édition zéro portée par le gouvernement », a expliqué le porte-parole du gouvernement, Wilfried Houngbédji, ce dimanche. Les structures mobilisées autour des grands rendez-vous culturels, notamment Bénin Tourisme, devraient désormais contribuer à son pilotage. Le mot employé par l’exécutif est révélateur : professionnaliser. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner une fête traditionnelle, mais de construire progressivement un événement susceptible de répondre aux standards d’un grand rendez-vous culturel : organisation, communication, accueil des visiteurs, programmation, valorisation du patrimoine et retombées économiques locales.

Dr Chabi Gani Tamou Barthélémy

Chabi Gani Tamou Bathélémy, Docteur en Histoire de l'art
Chabi Gani Tamou Bathélémy, Docteur en Histoire de l’art

Dr Chabi Gani Tamou Barthélémy apprécie cette décision gouvernementale à sa juste valeur : « Le gouvernement de notre pays a annoncé qu’il prend en charge désormais l’organisation de la Gaani. D’abord en tant que Béninois,  je ne peux que saluer une telle décision. Elle montre que le gouvernement de notre pays est attaché à la promotion des valeurs culturelles de tous les peuples  de notre pays », avance-t-il. Avant d’enchaîner : « Cela ne peut qu’affermir notre marche commune dans la construction de la nation béninoise. Le Baatonu que je suis en tire une grande fierté, et l’historien de l’art que je suis y voit une mesure qui va booster, au-delà de la Gaani, l’organisation de cette fête, la culture baatonu en général ».

Nikki veut s’inspirer de l’expérience d’Ouidah

Ce qui va être mis en œuvre à Nikki a déjà été expérimenté à Ouidah dans le cadre des  Vodun Days. En quelques années, les Vodun Days sont devenus un instrument assumé de promotion de la destination Bénin. L’événement combine désormais cérémonies, expressions culturelles, spectacles, artisanat, restauration et animations de toutes sortes, avec une volonté manifeste d’attirer des visiteurs au-delà du public traditionnel. Et sur ce coup, les chiffres évoqués plus haut sont illustratifs du succès enregistré. Il n’est alors guère surprenant que le gouvernement envisage une évolution comparable pour la Gaani à Nikki. La durée des manifestations pourrait progressivement passer de deux ou trois jours à cinq jours, selon le calendrier lunaire et les possibilités offertes par l’événement.

L’objectif n’est pas simplement de faire durer la fête, mais aussi de créer autour d’elle un véritable écosystème. Hôtels, restaurants, artisans, guides, transporteurs, artistes, commerçants et opérateurs culturels pourraient ainsi trouver dans le rendez-vous de Nikki une période particulièrement favorable à leurs activités. C’est toute la logique de la « mise en tourisme » du patrimoine que l’exécutif cherche à installer.

Un nouveau palais royal

Un cavalier à la Gaani @gouv.bj
Un cavalier à la Gaani @gouv.bj

Le projet prend d’autant plus de sens que des investissements ont déjà été engagés à Nikki. Un nouveau palais royal et une arène destinée à accueillir la Gaani ont notamment été inscrits dans les projets touristiques structurants. L’arène doit pouvoir accueillir plusieurs milliers de personnes et disposer d’un espace de stationnement adapté. En mars 2026, le gouvernement béninois a également annoncé la requalification urbaine du parcours rituel de la Gaani. Cette transformation pose toutefois une question essentielle : comment moderniser sans dénaturer ? Car la Gaani n’est pas un simple spectacle destiné aux visiteurs. Elle porte une mémoire, des symboles et des pratiques auxquels les communautés attachent une forte valeur. Cette inquiétude est partagée par Chabi Gani Tamou Barthélémy.

Si l’enseignant admet que « la Gaani, avec la nouvelle donne, aura un visage plus attrayant, puisqu’elle va bénéficier de l’expertise et des compétences diverses acteurs culturels », il n’oublie pas de faire une suggestion : « Mais il faudra que les choses soient faites de sorte à ce que l’esprit de la Gaani ne soit pas sacrifié au profit de la visibilité économico-touristique ». Et de conclure : « C’est en respectant cet équilibre entre la tradition multiséculaire de la Gaani et les impératifs touristiques que les retombées pour le pays seront bénéfiques ». Il appert donc que la réussite du projet dépendra de la capacité à faire travailler ensemble l’État, les autorités traditionnelles, les communautés locales et les professionnels de la culture.

Ouidah au Sud, Nikki au Nord

Derrière la nouvelle orientation gouvernementale se dessine aussi une stratégie territoriale. Ouidah dispose désormais des Vodun Days. Porto-Novo s’est doté du Festival des Masques. Nikki pourrait devenir le grand rendez-vous culturel du Nord. Les autorités veulent ainsi construire un calendrier d’événements capables de faire voyager les visiteurs à travers différentes régions du pays plutôt que de concentrer l’attractivité touristique autour du littoral. Wilfried Houngbédji résume cette ambition en souhaitant que Nikki devienne, à un moment donné de l’année, « le centre de vibration culturelle, touristique » du Bénin.

La formule dit beaucoup de la nouvelle politique culturelle du pays. Il ne s’agit plus seulement de conserver le patrimoine. Il faut désormais le rendre visible, le raconter, l’organiser et, surtout, lui permettre de contribuer au développement des territoires. La Gaani 2026 sera donc une sorte de test grandeur nature. Si l’expérience réussit, Nikki pourrait progressivement rejoindre Ouidah et Porto-Novo dans le cercle des grandes scènes culturelles du Bénin. Au total, après avoir donné une nouvelle vie à la fête du Vodoun, le gouvernement béninois tente ainsi un autre pari : faire de la Gaani non seulement la mémoire vivante d’une aire culturelle, mais aussi l’un des rendez-vous incontournables de la destination Bénin.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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