Battu sur le terrain à la finale de la CAN, le Maroc déploie son équipe judiciaire contre les supporters sénégalais


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Supporters Maroc et Sénégal
Supporters Maroc et Sénégal

La défaite sportive semble avoir trouvé une étrange prolongation dans les prétoires. Après une finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2025 marquée par une intensité rare, les autorités marocaines paraissent avoir choisi de déplacer le match sur le terrain judiciaire. Dix-huit supporters sénégalais et un ressortissant européen se retrouvent aujourd’hui au cœur d’une affaire qui dépasse largement le cadre du hooliganisme. À mesure que les audiences se succèdent et se reportent, une impression tenace s’installe : celle d’un acharnement disproportionné.

Car au-delà des faits reprochés, c’est bien la mise en scène judiciaire qui interroge. Dans une salle d’audience quasi hermétique à Rabat, les prévenus sont maintenus à distance de leurs proches, dissimulés derrière des paravents. Comme si leur simple présence constituait une menace. Cette théâtralisation de la justice marocaine donne le ton d’une procédure où l’exemplarité semble primer sur l’équité. Et pendant ce temps, les reports d’audience s’accumulent, prolongeant inutilement la détention et l’incertitude.

Une justice à géométrie politique

Il est difficile de ne pas voir dans cette affaire une instrumentalisation politique d’un incident sportif. Le Maroc, pays organisateur, n’a pas digéré une finale perdue dans des circonstances douloureuses. Notamment après un penalty décisif stoppé dans les dernières minutes. Ce moment, vécu comme une humiliation nationale par certains, semble aujourd’hui trouver un exutoire dans une réponse judiciaire d’une rare sévérité.

Les peines prononcées en première instance, allant de trois mois à un an ferme, apparaissent excessives au regard des faits généralement associés au hooliganisme. Dans bien des contextes comparables, ces débordements donnent lieu à des sanctions administratives ou à des peines avec sursis. Ici, le choix de l’incarcération ferme interroge. S’agit-il vraiment de rendre justice ou d’envoyer un message politique à double destination : aux supporters étrangers et à l’opinion publique nationale ?

Le procès de trop pour des supporters étrangers

Le traitement réservé aux supporters sénégalais soulève également une question fondamentale : celle de l’égalité devant la loi. Pourquoi une telle mobilisation judiciaire pour une affaire de violences de stade, certes regrettables, mais loin d’être inédites dans le monde du football ? L’impression d’un procès disproportionné est renforcée par le déploiement d’une véritable armada d’avocats, tant du côté de la défense que de la partie civile.

Ce déséquilibre est d’autant plus frappant que certains accusés disposent de doubles nationalités européennes ou américaines, ce qui pourrait transformer cette affaire en incident diplomatique à plusieurs niveaux. Le Maroc semble jouer avec le feu en maintenant une ligne dure, au risque de ternir son image internationale. Car à l’heure où le royaume cherche à renforcer son influence en Afrique, cette affaire envoie un signal pour le moins contradictoire.

Une tension diplomatique latente avec le Sénégal

Du côté du Sénégal, l’émotion est palpable. L’opinion publique oscille entre indignation et appel à la responsabilité. Si certains reconnaissent que des débordements ont pu avoir lieu, beaucoup dénoncent une réponse marocaine jugée excessive, voire injuste. Le sentiment d’un traitement discriminatoire envers les supporters sénégalais gagne du terrain, alimenté par les images et les témoignages en provenance du procès.

Les autorités sénégalaises, quant à elles, avancent avec prudence. Conscientes des enjeux diplomatiques, elles évitent l’escalade tout en assurant un suivi juridique des ressortissants concernés. Mais cette retenue pourrait ne pas suffire à contenir la colère populaire si les condamnations venaient à être confirmées en appel. Car au-delà des individus jugés, c’est une certaine idée de la justice et du respect entre nations africaines qui est en jeu.

Le sport africain pris en otage

Ce qui se joue ici dépasse de loin le cadre d’un match ou même d’un tournoi. C’est toute la crédibilité du football africain qui est fragilisée par cette affaire. La Confédération africaine de football, censée garantir l’intégrité et l’esprit sportif des compétitions, poursuit dans la diversion. Son président, patrice Motsepe, a annoncé une visite au Sénégal et au Maroc pour désamorcer la bombe. Au moment où la détonation n’est plus loin. Car le Maroc tente toujours de noyer le poisson.

En laissant cette situation se détériorer, les autorités marocaines prennent le risque de transformer une fête du football en crise diplomatique. Le recours à une justice perçue comme punitive plutôt que réparatrice ne peut qu’alimenter les tensions. À terme, cela pourrait dissuader certains supporters de se déplacer lors des prochaines compétitions, par crainte de traitements arbitraires.

Une image écornée sur la scène internationale

Le Maroc, qui ambitionne de se positionner comme un acteur incontournable du sport et de la diplomatie en Afrique, voit son image écornée par cette affaire. À vouloir faire un exemple, les autorités donnent le sentiment de perdre de vue les principes fondamentaux de justice et de proportionnalité. Le risque est grand de voir cette affaire devenir un symbole des dérives d’une justice instrumentalisée.

Il est encore temps de corriger le tir. Une révision des peines, un geste d’apaisement ou une médiation régionale pourraient permettre de désamorcer la crise. À défaut, le Maroc devra assumer les conséquences d’un choix qui, sous couvert de fermeté, pourrait bien se retourner contre lui. Car dans cette affaire, la véritable victoire ne se joue ni sur le terrain ni dans les tribunaux, mais dans la capacité à faire prévaloir le droit sur la revanche.

Alioune Diop
Une plume qui balance entre le Sénégal et le Mali, deux voisins en Afrique de l’Ouest qui ont des liens économiques étroits
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