Basile Djédjé, l’écriture de la nostalgie

Le premier « Printemps des Poètes des Afriques et d’Ailleurs » se déroule du 9 au 13 mars à la librairie Anibwé, à Paris, sous le haut patronage du poète Jacques Rabemananjara. Sur le thème « Poésies d’exil, Poésies d’espoir », des séances de lectures alterneront avec des dédicaces. Basile Djédjé, un poète atypique, sera de la partie ce samedi, de 14h à 15h. Rencontre avec un homme qui préfère se cacher derrière ses écrits, plutôt qu’écumer les séances publiques.

« Je reviendrai écouter les arbres qui chantent pour calmer les montagnes, / […] Je reviendrai essuyer les larmes du fleuve/ Ne tombez pas ici, douces larmes, / Inondez mes yeux mais ne tombez pas ici ». Ce sont des vers comme ceux-ci que vous parcourez quand vous vous saisissez d’un recueil de poésie de Basile Djédjé. Lui-même se définit comme étant un conteur, mais un conteur qui enroule ses contes dans la poésie. Son écriture est une écriture de la nostalgie, une écriture épurée, forte, envoûtante, portée par des mots simples qui arrivent à merveille à plonger dans des savanes, à faire voyager autour des fleuves : à faire entrer dans une Afrique qui s’éloigne de plus en plus. Arrivé en France au début des années 80, l’auteur d’origine ivoirienne retrace, dans ses ouvrages, avec une amertume fine, l’exil et la blessure. Mais pourquoi cela ?

Afrik : On sent dans votre travail, comme une écriture de votre langue maternelle, comment cela vous est-il arrivé ?

Basile Djédjé : Dans mon adolescence, j’ai eu l’honneur de croiser le célèbre sage malien Amadou Hampâté Bâ avec qui j’ai effectué de nombreux voyages. Il m’a appris son métier, qui est celui de l’écoute des vieillards, et de la retranscription de leurs propos. J’ai donc été à ses côtés, de mes 10-15 ans jusqu’à sa mort, c’est-à-dire pendant une vingtaine d’années. Pour mon travail, je me rends auprès des vieillards, garants d’une certaine idéologie et d’une certaine tradition africaine qui se perdent. Je les écoute attentivement, et à la fin, chez moi, je distingue le bon grain de l’ivraie.

Afrik : Cela pose-t-il problème ?

Basile Djédjé : Il y a une grande difficulté au niveau de la traduction de ces rites et mythes que ces hommes me racontent. Pour cela, je m’entoure de gens qui me permettent de tout décoder. Ensuite, ce qui pose problème ce sont tous ces proverbes et métaphores dont il faut arriver à trouver le vrai sens. Après tout ceci, je me laisse porter par ma plume. La sonorité et la musicalité viennent automatiquement.

Afrik Pourquoi avoir choisi de poursuivre dans cette voie difficile ?

Basile Djédjé : Vous savez, Amadou Hampâté Bâ disait que lorsqu’une chèvre est présente, il ne faut pas bêler à sa place. Ce qui veut dire que c’est à nous Africains, de restituer ces mémoires anciennes, et de ne pas laisser cela à d’autres.

Afrik : On sent aussi nombre de vos poèmes très encré dans la nostalgie

Basile Djédjé : La nostalgie revient à l’exil qui elle-même revient à la blessure ou vice versa. C’est certainement parce qu’en Occident, j’ai un autre regard sur mon pays. Et je me rends vite compte que je ne suis ni là-bas, ni ici, je survis donc. Mais j’ajouterai que c’est le regard sur son passé, sa terre natale donc, qui fait naître cette déchirure qui elle-même donne vie à l’amour de sa patrie. C’est finalement la nostalgie d’une terre qui m’a donné quelque chose et à laquelle, en retour, j’ai envie de restituer un bout de ce quelque chose.

Afrik : Que représente le temps pour vous ?

Basile Djédjé : Le temps est élastique dans mon œuvre. Il peut s’allonger et d’ailleurs, il s’allonge. Je le trouve mystique, insaisissable. Au moment ou tu crois l’avoir compris, domestiqué, tu te rends aussitôt compte du contraire.

Afrik : Qui parle de pays natal, donc de terre d’adoption, parle souvent (pas toujours), de retour au pays…

Basile Djédjé : Il y a une déception violente liée à ce retour. Quand on retourne chez soi, on remarque que les choses ne sont plus pareilles. Tout paraît ralenti là-bas, ce que j’explique par cette phrase « Ne revenez plus ici, parce que ce n’est plus le même ». On se rend vite compte qu’il n’y a plus de dialogue entre vos amis et vous.

Afrik : Que faut-il alors faire ?

Basile Djédjé Se créer un troisième langage car on n’a plus le même. Ici, nous, nous sommes en contact avec des livres, des médias autres,… et là-bas, ils sont baignés dans un autre monde.

Afrik : Ne faut-il donc pas éviter de retourner ?

Basile Djédjé : Vous savez, le penseur russe Vladimir Yankélévitch disait : « Heureux sont ceux qui ne sont pas partis de chez eux ». Moi je dis, malheur à ceux qui ne sont jamais partis. Ils n’auront pas à connaître la révélation provoquée par la déchirure.

Afrik : Pour revenir au thème de ce premier Printemps des Poètes, en quoi selon vous, la poésie de l’exil est-elle porteuse d’espoir ?

Basile Djédjé : Déjà, je trouve que l’exil nous révèle à nous-mêmes et que la nostalgie conforte cette révélation. La poésie de l’exil, qui est donc une poésie de la déchirure, est porteuse de cet espoir car on croit que hier va revenir, et on se bat donc pour le sauver.

Afrik : Avec quoi vous battez-vous ?

Basile Djédjé : Par les mots : violents ou doux, c’est selon. L’écriture est comme un feu qu’il faut alimenter avec la dose qui lui est due, à chaque moment.

Afrik : Savez-vous que quand on finit de vous lire, on est mélancolique ?

Basile Djédjé : Je le sais. D’ailleurs, j’ai eu à assister à cela une fois. C’était une discussion musicale autour de mes deux recueils de poèmes à l’Entrepôt. Ils étaient lus par Amanda Langlet et Pierre Mallet. A la sortie, j’ai assisté à cette tristesse qui se dégageait des spectateurs et j’en ai été très gêné. Je l’étais parce qu’on a partagé ma douleur. J’aurais voulu la garder pour moi tout seul.

Les deux recueils de poésie de Basile Djédjé : Les larmes du fleuve, Ed Librairie-Galerie Racine (2001), et Les rides du fleuve, Ed Librairie-Galerie Racine (2003).

Librairie Anibwé, 52, rue Greneta 75002 Paris. Tél : 01-45-08-48-33

Basile Djédjé y sera ce samedi 13 mars, pour une lecture et une dédicace de ces recueils de poésie, de 14h à 15 h.