
Nyirabubagara.
Ce n’est pas un mot étrange.
C’est un nom.
C’est une vie.
Une tante.
Est-ce une sainte ?
Oui.
Je la canonise moi-même,
sans pape ni Église,
sans cloches ni conclave.
Par la mémoire,
par l’amour,
par le poème.
Je la proclame sainte
à voix humaine.
Vous ne la trouverez dans aucun martyrologe.
Aucune église ne portera son nom.
Aucun vitrail ne gardera son visage.
Aucun saint ne s’appellera ainsi.
Nom unique,
soustrait à l’effacement.
Elle est née quand le sorgho ceinturait la terre —
d’où l’origine de son nom —
quand les vaches retrouvaient
la lente promesse des pâturages,
quand les saisons parlaient
plus fort que les chiffres des calendriers.
Elle a été tuée
au moment où les épis de sorgho
offraient leur première saveur
aux bouches impatientes.
Ni sa naissance,
ni sa mort
n’ont laissé de date.
Aucune tombe.
Aucune chair.
Aucun cheveu.
Seulement ce poème,
pour lui tenir lieu de relique.
Avec son mari et ses enfants,
ils ont dit non.
Non à la haine précipitée,
non à l’appel des bourreaux
qui forçaient tout le monde à tuer
ou à être tué,
non à la rumeur meurtrière
qui vidait le village de ses vies.
En cette année maudite,
Nyirabubagara et les siens ont résisté,
malgré la menace rampante,
malgré la mort
qui rôdait à chaque pas…
Leur maison, jadis refuge,
s’était muée en piège silencieux.
Les murs, complices,
murmuraient la trahison.
Enfermés, tous
tombèrent un à un
sous la main du prétendu « sauveur »,
honoré comme tel, aujourd’hui.
Le monde à l’envers !
Écœuré par leur courage,
bouleversé par leur générosité,
surtout par l’accueil naïf de cette femme,
le fameux « sauveur » frappa,
sans trembler,
sans remords.
Nyirabubagara,
pauvre aux yeux du monde,
mais reine d’un cœur sans serrure,
aux mains grandes ouvertes,
offrant même lorsque manquait
le grain de sorgho.
Aujourd’hui,
ni deuil,
ni mémoire.
Le silence règne.
Mais la vérité veille sur leurs noms.
Et la terre,
implacable,
n’oublie jamais.
Sainte Nyirabubagara,
ton nom survit là où ils ont échoué :
dans la mémoire,
dans les mots,
dans ce poème
qui refuse de te laisser
mourir une seconde fois.



