Bah Oury : « Alpha Condé veut installer une dictature en Guinée »

La manifestation organisée mardi à Conakry par l’opposition guinéenne pour le non respect de la Constitution n’a pas abouti. Deux personnes ont péri suite à une violente répression des forces de l’ordre. Ces dernières ont mis un terme à la marche, qui devait avoir lieu au stade du 28 septembre. Bah Oury, vice-président de l’Union des forces démocratiques de Guinée (l’UFDG), parti leader de l’opposition, livre son analyse de la situation à Afrik.com.

L’opposition guinéenne est décidée à aller jusqu’au bout de ses revendications. Elle dénonce la remise en question des lois constitutionnelles par le chef d’Etat Alpha Condé. Selon Bah Oury, même si les forces de l’ordre ont mis un terme à la manifestation de mardi, la mobilisation va se poursuivre pour éviter que la Guinée ne sombre dans la dictature et la guerre civile. Le numéro deux de l’UFDG, qui a fui son pays après avoir été accusé d’être le cerveau de l’attentat contre la résidence du dirigeant guinéen en juillet dernier, s’est réfugié à New York. Mais comme il aime à le dire, il n’en est pas moins présent dans la bataille que mène l’opposition pour rétablir un Etat de droit en Guinée.

Afrik.com : L’opposition a-t-elle eu raison de maintenir la marche alors qu’elle était interdite ?

Bah Oury :
Il y a des articles dans la Constitution qui donnent le droit aux citoyens de manifester. Un gouvernement quel qu’il soit ne peut pas bafouer ces droits constitutionnels. Il n’est pas acceptable que les forces de l’ordre tirent sur les manifestants. Le gouvernement est responsable pénalement de tous ces morts. Alpha Condé veut installer une dictature. Nous nous opposons à l’installation d’une dictature. C’est pour cela que nous demandons à nos compatriotes de se mobiliser pour éviter ces dérives.

Afrik.com : Quels sont vos revendications ?

Bah Oury :
Nos revendications s’articulent sur plusieurs points. Nous dénonçons une violation de la Constitution par le président Alpha Condé dans le cadre de l’organisation des prochaines élections législatives. Il a mis sous tutelle la Commission nationale indépendante (CENI), qui doit être complètement impartiale. L’administration des collectivités n’est pas conforme aux lois du pays. Elle doit être neutre. Les préfets, les gouverneurs et la plupart des responsables administratifs sont embrigadés par le parti gouvernemental. Les médias publics doivent être accessibles à toutes les sensibilités politiques. Malheureusement, actuellement seule la voix publique est entendue. Alpha Condé veut également supprimer l’ancien fichier électorale à carte biométrique, qui avait permis de recenser un grand nombre d’électeurs. Si ce fichier n’est pas objectif et transparent, il va de soi qu’aucune élection ne peut être transparente ou crédible. Selon la Constitution, ce fichier doit être révisé chaque année en incorporant les personnes qui ont la majorité et en effaçant celles qui sont décédées. La communauté guinéenne de l’extérieur ne peut pas voter aux élections législatives, alors que le Constitution lui en donne la possibilité. Alpha Condé est en train de détruire tous les acquis démocratiques.

Afrik.com : Selon la Constitution, les élections législatives devait se tenir six mois après l’investiture d’Alpha Condé, en décembre 2010. Elles ont été fixées au mois de décembre 2011. Vous refusez qu’elles soient maintenues à cette date. Pourquoi ?

Bah Oury :
Ce n’est pas la tenue des élections législatives à cette date qui pose problème. Ce qui est primordiale, c’est le respect de la Constitution. Nous voulons des élections crédibles et démocratiques. Or, Alpha Condé est en train de remettre en question la loi et d’établir des mesures anticonstitutionnelles. S’il continue dans cette voie, les législatives seront suivies par une explosion de violences. On va vers une guerre civile. Tous le pays est concerné par les dérives du pouvoir. La République de Guinée est multiethnique, pluri-religieuse. Tout ce qui peut diviser les Guinéens n’est pas acceptable. Les jeunes ne sont pas prêts à accepter une nouvelle dictature. Ils manifestent au prix de leur vie pour le respect des principes démocratiques et la réconciliation du pays avec lui-même. Dans le climat politique actuel, organiser des élections législatives n’a aucun sens. La CENI doit être totalement indépendante. Et ce n’est pas le cas. Nous refuserons la tenue des élections tant que toutes les conditions ne sont pas réunies pour qu’elles se déroulent dans la transparence la plus totale.

Afrik.com : Vous avez été accusé par le pouvoir d’être le cerveau de l’attentat contre la résidence d’Alpha Condé. Comment avez-vous fait pour échapper à l’interpellation ?

Bah Oury :
Cet attentat était une machination mise en place par Alpha Condé pour neutraliser ses adversaires politiques. Il voulait m’éliminer de la scène politique en m’incriminant comme étant le cerveau de ces attentats. Mais la providence a été de mon côté. Alpha Condé a attenté à ma vie. Heureusement qu’il n’a pas eu gain de cause. Des éléments de la Garde présidentielle habillés en civil sont venus chez moi prétextant avoir un rendez-vous. Heureusement que j’ai eu le réflexe de me rendre compte que leur visite n’était pas amicale. J’ai pu m’échapper à temps et m’exfiltrer au Sénégal puis aux États-Unis. Ils sont revenus le soir et ont tout dévasté. Plusieurs personnes présentées comme étant proche de moi ont été interpellées. A ce jour, elles sont toujours emprisonnées. Il n’est pas normal que l’on ne se sente pas en sécurité dans notre propre pays. Nous avons connu une guerre civile pendant plus de 50 ans. On ne peut pas continuer à se cacher comme des rats.

Afrik.com : Étant aux États-Unis, n’avez-vous pas moins de marge de manœuvre au sein de l’opposition ?

Bah Oury :
Même si je ne suis pas sur place, je suis très présent. Je joue toujours un rôle important au sein de l’opposition. Je rencontre ici aux États-Unis des officiels, notamment des membres des Nations Unies pour les sensibiliser aux problèmes que rencontre le pays. Ce matin en Guinée, il y avait encore quelques échauffourées. La communauté guinéenne de New York organise elle aussi aujourd’hui une marche pour soutenir à l’unisson ceux restés là-bas. Elle avait déjà manifesté le 23 septembre pour faire entendre ses revendications lorsque Alpha Condé était à la tribune des Nations Unies. Pour le moment, nous n’avons que les manifestations pour tenter de changer la situation. Nous ne pouvons pas aller dans une autre direction pour nous faire entendre. Et nous irons jusqu’au bout car la stabilité du pays est en jeu.

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