Au Nigeria, la catastrophe du gingembre frappe Kaduna et menace toute une filière


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gingembre
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Longtemps fleuron des exportations agricoles du Nigeria, le gingembre traverse une récession sans précédent. Depuis 2023, une maladie fongique ravage les plantations de Kaduna, cœur historique de la filière. La chute des exportations cache une crise plus profonde d’une économie rurale dépendante de cette racine, mais aussi un débat sensible sur les semences, les OGM et la souveraineté agricole.

Au Nigeria, le gingembre était devenu l’un des symboles de la diversification voulue au-delà du pétrole. Très recherché pour son arôme, sa teneur en huiles essentielles et sa qualité reconnue sur les marchés internationaux, il s’exportait vers l’Europe, l’Asie et l’Amérique. Mais en 2023, dans le sud de Kaduna, des producteurs ont vu leurs plants jaunir, flétrir et mourir avant la récolte. L’épidémie, d’abord mal identifiée, a finalement été attribuée à un pathogène fongique, Proxipyricularia zingiberis, apparu en mai-juin 2023.

Selon COLEAD, partenaire du Nigerian Export Promotion Council (NEPC), du CBI européen et de l’IITA dans le cadre du programme FFM+, les pertes ont atteint 85% de la récolte à Kaduna fin 2023, avec des destructions allant jusqu’à 95% dans certaines zones. Plus de 2 500 hectares ont été touchés dans sept collectivités locales du sud de l’État.

Kaduna sous le choc

Kaduna concentre plus de 60% de la production nationale. Le gingembre y finance est l’élémentcentral de l’économie locale. La violence du choc tient donc à cette dépendance et au fait que quand la maladie détruit une parcelle, elle prive aussi le producteur des rhizomes qui devaient servir de semences l’année suivante.

Ainsi, beaucoup d’agriculteurs ont quitté la filière, faute de pouvoir racheter des semences devenues rares. Un sac de 50 kg de gingembre frais s’échangeait début 2025 entre 250 000 et 300 000 nairas, contre 50 000 nairas en 2023. D’autres se sont rabattus sur le riz, le maïs ou la patate douce. Dans certains villages, des familles se sont tournées vers le charbon de bois pour survivre, signe d’un effondrement qui déborde le seul secteur agricole.

Une filière d’exportation à l’arrêt

Les chiffres du commerce extérieur traduisent l’ampleur de la chute. Selon le National Bureau of Statistics (NBS), les exportations nigérianes de gingembre ont reculé de 74% sur les neuf premiers mois de 2024, à 6,28 milliards de nairas, contre 23,76 milliards un an plus tôt. La dépréciation du naira aurait pourtant dû gonfler la valeur des ventes exprimée en monnaie locale.

BusinessDay rapporte que les recettes des exporations seraient tombées à zéro fin 2025, contre 26,2 milliards de nairas trois ans plus tôt. La faible production étant désormais gardé pour le marché local. Le ministre d’État à l’Agriculture, Aliyu Sabi Abdullahi, a chiffré les pertes cumulées à plus de 12 milliards de nairas depuis 2023.

Le gouvernement fédéral a réagi via le National Agricultural Development Fund (NADF), avec un soutien de 1,6 milliard de nairas dans le cadre du programme GRATE (Ginger Recovery Advancement and Transformation for Economic Empowerment). Ce dispositif vise environ 15 000 producteurs de Kaduna, du Plateau, de Nasarawa et du territoire de la capitale fédérale. Il prévoit notamment des semences améliorées, des engrais, de l’urée et des fongicides.

Pour Gagarin Madaki, président de la National Ginger Association of Nigeria, l’épidémie s’est en outre doublée d’un climat d’insécurité dans le sud de Kaduna, qui aggrave encore les difficultés des producteurs. Les acteurs de la filière jugent que la distribution d’intrants ne suffira pas. Il faut, disent-ils, reconstituer une base semencière saine, surveiller les sols, former les producteurs aux rotations de cultures et restaurer la confiance des acheteurs internationaux.

La question sensible des semences

Les OGM apparaissent toutefois dans le débat comme une solution possible pour certains, et comme une menace pour d’autres. Face à la répétition des pertes, des producteurs réclament des variétés plus résistantes. Mais cette demande soulève la question essentielle du contrôle des semences de demain. Les paysans pourront-ils continuer à conserver, échanger et replanter leurs propres rhizomes, comme ils le font depuis des générations ou devront-ils dépendre de fournisseurs privés détenant des variétés brevetées ?

Dans un pays où l’agriculture familiale repose encore largement sur la maîtrise des semences par les producteurs eux-mêmes, le sujet est essentiel. La crise du gingembre teste la capacité du Nigeria à protéger ses filières non pétrolières, alors que le pays cherche depuis des années à réduire sa dépendance aux hydrocarbures. Elle rappelle aussi qu’une puissance agricole ne se mesure pas seulement en hectares cultivés ou en volumes produits, mais en qualité des semences et en prévention sanitaire.

Kaduna a besoin d’une reconstruction et d’améliorer l’accès au crédit pour les agriculteurs touchés, pas seulement d’une aide d’urgence. Sans réponse durable, le Nigeria risque de perdre l’un de ses produits agricoles les plus emblématiques, pendant que d’autres pays prendront sa place sur les marchés mondiaux.

Hélène Bailly
Spécialiste de l'actualité d'Afrique Centrale, mais pas uniquement ! Et ne dédaigne pas travailler sur la culture et l'histoire de temps en temps.
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