Arrêt des expulsions sur les vols Air France : les actionnaires refusent de se prononcer

Les syndicats d’Air France-KLM n’ont pu convaincre les actionnaires de leur société, réunis en assemblée générale, jeudi, à Paris, de se prononcer sur l’arrêt des expulsions via les vols de la compagnie. Les actionnaires ont entendu leurs arguments, selon lesquels ces opérations parfois violentes entraînent un déficit d’image, mais n’ont pas souhaité se prononcer.

Les élus du comité central d’entreprise (CCE) d’Air France KLM ont répété aux actionnaires de leur société, ce jeudi, le vœux qu’ils leur ont adressé le 5 juillet dernier dans une motion signée à l’unanimité : il faut arrêter « l’utilisation des avions du groupe Air-France KLM pour les expulsions d’étrangers ». Pour convaincre les associés, dont l’assemblée générale annuelle se tenait au Carrousel du Louvre, à Paris, les syndicats arguent du fait que ces opérations « nuisent à l’image de la compagnie et à la sécurité des vols ». « Notamment en Afrique », insiste Philippe Decrulle, élu CGT.

Si elles nuisent, c’est parce qu’elles sont parfois réalisées sous haute tension, notamment lorsqu’elles le sont contre la volonté du reconduit. « Avez-vous déjà voyagé aux côtés d’un étranger expulsé ? demande Mamadou Bathily, de la CFTC. Ils ont les pieds entravés, les mains scotchées derrière le dos et sont bâillonnés. Moi, ça me rappelle des images, le port de Gorée… Sauf qu’aujourd’hui, on les retourne vers l’Afrique. »

« Pris en otage »

Devant ces « images », certains témoins d’expulsion nourrissent le sentiment d’avoir été « pris en otage ». « Personne ne m’a dit que j’allais voyager avec une personne expulsée lorsque j’ai acheté mon billet », explique Khadija, présente jeudi au Louvre et poursuivie pour s’être interposée lors d’une reconduite. Après avoir été sensibilisée par des militants et avoir appris de la bouche du reconduit, calme entre les mains de son escorte policière, qu’il ne souhaitait pas repartir, la jeune femme a protesté et entraîné une partie des passagers derrière elle. Certains, qui n’ont pas réagi, « sont venus s’excuser auprès de moi » par la suite, se souvient-elle.

A ce cas de conscience s’ajoute la contrainte exercée sur un expulsé récalcitrant et qui peut traumatiser voyageurs et personnels de bord. Ce fut le cas le 26 mai dernier lorsque des passagers d’un vol Paris-Bamako n’ont pas supporté les coups assénés par les agents de la police de l’air et des frontières à Salif Kamaté, un ressortissant malien de 50 ans, lors de sa reconduite finalement avortée. La justice lui a reconnu la légitime défense contre les policiers chargés de l’escorter.

Les actionnaires se déclarent incompétents

Dans le cas où les expulsés sont attachés, « la question de leur reconduite par les vols Air France ne se pose même pas », explique un employé actionnaire qui se dirige vers la salle de réunion. « Même dans les galères, on n’entravaient pas les prisonniers comme ça ! En revanche, poursuit-il, je ne pense pas qu’il faille renoncer aux reconduites lorsqu’elles se font sans escortes ». D’autres actionnaires fendent la foule en refusant ostensiblement les tracts tendus par les militants du RESF (Réseau éducation sans frontières) alors que certains s’arrêtent et développent leur point de vu, rarement tranché.

Les actionnaires ont bien entendu jeudi les arguments du CCE lus par Pascal Zedikian, représentant CGT des salariés au conseil d’administration, lors de l’assemblée générale. Mais ils ont refusé de se prononcer. Mercredi, l’association de défense des actionnaires minoritaires avait déjà prévenu que la motion qui allait leur être présentée ne relevait « pas de la compétence de l’assemblée générale des actionnaires » mais « de la direction générale ». Et que c’est donc « une décision de gestion ».

Jeudi, Jean-Cyril Spinetta, le directeur du groupe, interrogé par ses actionnaires, n’a pas varié son discours : « Les compagnies aériennes doivent normalement, lorsque l’Etat le demande et lorsque les procédures ont été accomplies, prêter leurs concours à l’exécution de ces décisions, à une exception prêt celle de la sécurité des biens et des personnes », a-t-il expliqué. Il a ajouté que si « la sécurité des biens et des personnes » venait à être « mise en cause », le commandant de bord pouvait refuser à bord un expulsé et que le PDG pouvait décider d’interrompre les reconductions, comme il l’avait fait pendant quelques semaines en 1998 pour les vols vers le Mali, indique l’AFP. « Air France a repris ces vols de rapatriement une fois que le gouvernement a décidé de renforcer les escortes », a rappellé Jean-Cyril Spinetta.

Tous les passagers sont-ils à bord de leur plein gré ?

« Il ne s’agit pas de s’opposer à des décisions administratives ou de justice, précisait avant l’assemblée le commandant de bord Eric Tahon, élu du syndicat Alter. Nous nous associons au CCE car on ne peut pas faire voyager passagers et personnels dans ces conditions. Il s’agit de s’assurer avant le départ du vol que toutes les personnes présentes dans l’avion le sont volontairement. Et de respecter l’autorité du commandant lorsqu’il demande aux passagers de quitter le vol. » Ce qui n’est pas toujours le cas selon lui.

Mercredi, le ministre de l’Immigration Brice Hortefeux a tenu à préciser que « plus de 60% des raccompagnements se font sans escorte » policière et que seules « 4,6% » de ceux qui ont été effectuées par avion, entre janvier et mai dernier, ont présenté des « difficultés ». Ce qui est « extraordinairement minoritaire », a-t-il ajouté. Pour Pierre Contessene, de SUD aérien, cela « ne veut rien dire car ça ne se passe jamais bien. On peut dire que 0% comme 100% des reconduites se passent mal… cela dépend du critère ». Sur ce point, « Il y a déjà eu des morts, tranche Eric Tahon. Donc, la relativité, en tout cas celle de M. Hortefeux, je la lui laisse. »